La terreur, comme la violence, est la continuation de la politique par d’autres moyens
        par Gérard Deneux

La terreur, comme la violence, est la continuation de la politique par d’autres moyens

« Toute erreur de pensée conduit à des erreurs d’action qui peuvent aggraver
             les périls que l’on veut combattre »
                            Edgar Morin

Terrorisme…mot piégé par excellence. Si l’on dit qu’il s’agit d’un acte de terreur soit contre un Etat tyrannique ou despotique, soit contre une occupation étrangère, soit contre un Etat démocratique ou encore contre la population civile, l’on renvoie, à chaque fois, à des tautologies différentes pour saisir une essence métaphysique du terrorisme qui, de fait, est insuffisante pour comprendre les formes historiques concrètes dont on prétend rendre compte. Plus qu’une autre, d’autant plus après le traumatisme du 11 septembre dont a été victime la population américaine, cette notion renvoie en effet aux prismes déformants de l’idéologie dominante. Le gouvernement américain et ses alliés dociles…ne prétendent-ils pas mener une croisade guerrière au nom des valeurs que véhiculerait naturellement la civilisation « marchande » occidentale, et ce, afin de répandre, de par le monde, les bienfaits d’une « justice sans limite », au nom d’une « liberté immuable ». Dès lors, les bombardements massifs de l’aviation américaine, le blocus de l’aide alimentaire seraient parfaitement justifiés afin de traquer le barbare Ben Laden. Face à ce combat entre le Bien et le Mal dont se réclament d’ailleurs les terroristes d’Al-Qaida, l’invocation de faits antérieurs peut déjà conduire à une distance sceptique ; les conquêtes et massacres coloniaux pudiquement appelés « opérations de pacification » furent, en effet, perpétrés au nom des principes supérieurs de la civilisation qu’il fallait, de force, diffuser. S’agissait-il là d’actes de terreur ?
Terrorisme…mot piégé car, de par son utilisation, il induit immédiatement la réprobation morale. Ce n’est pas que celle-ci ne soit pas justifiable mais, par l’indignation, la colère qu’elle suscite, face aux massacres de civils innocents, surtout s’ils sont occidentaux, elle refoule l’approche indispensable des causes structurelles ayant conduit à les commettre. Elle renvoie plutôt aux amalgames de complaisance lourds de conséquences ; ainsi, les actes de terreur des résistants français, l’assassinat d’officiers allemands par exemple, ne peuvent être mis sur le même plan que la liquidation « provoquée » d’otages français par les nazis. A l’époque, face à ces « horreurs », il était convenu que les « terroristes communistes » étaient responsables des représailles allemandes qu’ils suscitaient. Sur un tout autre plan, aujourd’hui la condamnation morale bienséante du terrorisme viserait tout acte politique s’opposant à l’Etat de Droit démocratique dès lors qu’il le mettrait en cause, et justifierait par avance les menées guerrières de Bush et Cie, criminaliserait les mouvements sociaux et nous réduirait à l’américanophilie obligée.

Si le terrorisme, comme la guerre, est bien la continuation de la politique par d’autres moyens, il précède donc le capitalisme et ne saurait lui être imputé exclusivement. Il est en fait potentiellement inhérent à tout système d’oppression et de violence.  Car la terreur est une forme très ancienne de la politique, comme le recours à l’opposition entre le Bien et le Mal, un langage militaire très ancien (I) ; l’émergence des religions monothéistes en atteste.

Nourris d’une longue histoire d’expansion, les Etats-Unis, devenus superpuissance, en lutte pour l’hégémonie mondiale contre l’Union soviétique en déliquescence, ont renforcé, dès l’ère Reagan, leur politique interventionniste. Cette politique de « terreur exportée » a pris la forme de guerres plus ou moins clandestines, dites « de basse intensité » contre des régimes refusant de se soumettre aux diktats US. Sur fond d’échecs et de défaites des idéologies socialistes, nationalistes voire laques au Moyen Orient, Washington et ses alliés intéressés (Arabie Saoudite, Pakistan) ont favorisé la résurgence de mouvements islamistes archaïques pour combattre, tout particulièrement, l’influence russe en Afghanistan, générant ainsi des terrorismes d’un type nouveau. Derrière les « combattants de la liberté » se dissimule l’oncle Sam, le recours à la terreur de l’empire US (II).

Cette affirmation serait en soi insuffisante s’il n’était pas souligné que les terrorismes islamistes sont des produits à la fois des sociétés arabes soumises à des élites corrompues et de la domination impériale de l’hyperpuissance US, d’autant que la frustration, l’humiliation des masses arabes n’ont pas (encore) trouvé d’autres alternatives pour exprimer leur colère et leurs aspirations, que les groupes fondamentalistes islamistes instrumentalisés par les pétro-monarchies ; d’autant que l’Empire et ses clients occidentaux entendent maintenir leur domination par la terreur faute de se heurter à la mobilisation des peuples.
Les particularités des mouvements terroristes se retournant aujourd’hui contre l’Empire qui les a nourris, résident notamment dans l’utilisation de moyens analogues à ceux employés par « leur maître dont ils ont mordu la main » en massacrant, à New York, des populations innocentes : la mystique du Bien contre le Mal, les réseaux financiers du système mondialisé, la terreur de masse. Toutefois, il est incontestable que le Frankenstein islamiste Ben Laden est une créature américaine (III).

Et, force est de constater que les Etats occidentaux qui veulent maintenir leur pré carré, les dictateurs qu’ils entretiennent, n’ont pas plus de scrupules que l’oncle Sam. Les exemples abondent démontrant que colonialisme, néo-colonialisme et corruption d’Etat ont partie liée pour recourir à la terreur (IV).

L’Etat français mitterrandien et ses acolytes l’ont pratiquée jusqu’à la nausée, provoquant le génocide du Rwanda (V), tout en tentant de faire accroire qu’ils ont les mains blanches.

Dans la conjoncture actuelle, il n’en demeure pas moins que l’excès de puissance des « maîtres du monde » sur lesquels s’alignent leurs vassaux plus ou moins récalcitrants mais toujours intéressés, leur a fait franchir un pas supplémentaire dans leur politique unilatérale : celui de la guerre déclarée, mondiale, pour la mener non seulement contre les « sicaires » modernes mais, semble-t-il, contre désormais les mouvements sociaux qu’ils tentent de criminaliser, contre tous les « apprentis terroristes » pour reprendre le vocable employé par Berlusconi. Cette escalade se produit sur fond de récession mondiale, « d’aggravation des injustices, des inégalités, de la pauvreté à l’échelle mondiale », « d’affaiblissement des Etats, de démantèlement des réglementations protectrices, de montée des organisations parasites, criminelles, sectaires » (1). Elle semble ouvrir la voie à la guerre sans limite contre les pauvres et les récalcitrants de tous poils. La responsabilité des citoyens du monde est engagée.

Le terreau du terrorisme réside dans le « sentiment » d’injustice ressentie par les masses, provoquée par les puissants et ce, en l’absence de débouchés politiques qui y porteraient remède. Ceux qui instrumentalisent les désespérés, les dominants qui les exploitent sans vergogne, ne trouvent souvent d’autres moyens politiques que la terreur aveugle pour, soit exprimer le refus de ce monde, soit maintenir l’ordre existant. L’histoire (et à travers l’exemple qui suit nous tenterons de l’illustrer) montre que le terrorisme dans ses différentes formes est d’abord une réaction irrationnelle face à un rapport de forces sociales donné lorsqu’elle répand indistinctement la mort comme seule alternative à la vie. Les groupes politiques qui y recourent en dehors des mouvements de libération nationale qui ont émergé après la 2ème guerre mondiale, et que l’on peut qualifier à tort de terroristes, sont porteurs de projets politiques inadaptés quoiqu’ils expriment toujours une légitimité historique sujet à controverses morales.

I  -  La terreur forme très ancienne de la politique, la lutte entre le Bien et le Mal, un langage militaire très ancien.

Au 1er siècle, armé d’un petit poignard, le sica, un groupe d’extrémistes juifs, appelés les sicaires, semèrent la terreur non seulement parmi les Romains, mais surtout parmi leur propre peuple en assassinant les notables les plus prestigieux. Ils s’en prirent tout particulièrement aux prêtres afin de les obliger à se désolidariser de Rome. Animés d’une foi eschatologique, ces illuminés entendaient aider Yahvé, leur Dieu, à précipiter l’effondrement du monde terrestre des Romains. En fait, ils provoquèrent leur propre fin.

 Les sicaires, leur émergence et leur influence renvoient à la succession des occupations étrangères qu’a eu à subir le peuple juif et à la vision apocalyptique qu’ils possédaient de leur résistance. A cette époque, le royaume de David et de Salomon relevait déjà d’un passé mythique (de 1000 à 982 av. JC). La Judée avait été conquise par l’Empire grec des Séleucides (175 av. JC). Mais après le pillage du temple de Jérusalem par les envahisseurs, le pillage des ressources auquel ils procédaient, leur volonté d’imposer les modes de vie païens, grecs -ce qui pouvait être considéré comme un progrès dans les mœurs- c’en était trop ! D’autant que les prêtres pharisiens s’en accommodaient et renouvelaient, pour l’accommoder au temps présent, la doctrine immuable. La révolte éclata. La victoire des Maccabées (2), si elle restaure le royaume juif, (63 av. JC) fut de courte durée. Les Romains succédaient aux Séleucides qu’ils écrasèrent.  Jérusalem fut prise, l’Etat juif disparut. Les pharisiens firent preuve d’innovations pour s’adapter et pérenniser leurs fonctions. Une telle attitude parut blasphématoire aux zélotes, ce mouvement de type nationaliste qui entendait résister à l’influence païenne de Rome. L’exaspération des Juifs pieux s’exacerba, les messies et autres prophètes de l’apocalypse se multiplièrent (30-40 av. JC) prônant l’imminence absolue du Jugement dernier. Afin de hâter la fin de ce monde inacceptable, les sicaires, bras armé des zélotes, procédèrent à des attentats ciblés pour rallier par la terreur les hésitants. Le contexte de grave crise sociale et économique en Judée favorisait leurs menées. Tant est si bien, qu’à la suite de provocations romaines, humiliés par l’occupant, impressionnés par la détermination des sicaires, les notables juifs basculèrent dans la révolte. Momentanément victorieux, par leur sectarisme, leur interprétation de la loi juive (la Torah) qui ne leur permettaient aucun compromis, ils éliminent les anciens notables, s’autodéchirent, terrorisent la population, c’est le chaos. Pompée puis Titus, généraux romains ramenèrent l’ordre, par la guerre, en Judée.  Dans la forteresse de Massada,  les derniers résistants, encerclés,  se suicideront (3)

Cette brève évocation montre que la terreur et le terrorisme préexistent non seulement au système capitaliste mais font par ailleurs sourdre certaines analogies avec la situation actuelle. Mais comparaison n’est pas raison. Toutefois, compte tenu du contexte actuel il n’est pas anodin de resituer les conditions de l’émergence de la religion musulmane.

Mahomet, issu d’une tribu qui tenait le haut du pavé à La Mecque est né vers l’an 570. Après une révélation qu’il aurait eu en 610, il prêche le culte monothéiste d’Allah. Ses interventions se situent dans le cadre d’une rivalité agressive des tribus qu’accroît la concurrence farouche des polythéismes existants.  Pour avoir défié les pouvoirs de l’oligarchie mercantile, il est exilé. Dans sa retraite, après bien des péripéties, il forme une armée de croyants pour prendre le contrôle de Médine. Après 28 batailles, il parvient à prendre possession de La Mecque. Il étend dès lors sa domination sur l’ensemble des tribus d’Arabie.  Il poursuit ses rêves d’expansion résultant de son messianisme, multiplie les raids et les expéditions, les conquêtes pour la gloire de l’islam. Dès sa disparition (632), un schisme se produit entre les partisans d’Ali, cousin et gendre du prophète, plus politique, plus radical, qui donnera naissance d’une part au chiisme prédominant en Iran et d’autre part aux orthodoxes sunnites.  Ces derniers s’en tiennent à la parole du prophète Mahomet sans faire référence à ses descendants. Les chiites exaltent les martyrs qui répandent la foi et surtout disposent d’une hiérarchie des clercs qui encadrent les croyants. Sans instance de pouvoir dominant, les sunnites se divisent en plusieurs écoles qui essaiment dans différents pays. Nous reviendrons sur deux d’entre elles, le hanbalisme et le wahhabisme qui en est issu, pour comprendre la place controversée qu’occupe cette dernière école devenue religion d’Etat dans le dispositif régional de rapport de forces sous dépendance américaine.

Contentons-nous, pour le moment, de constater que la genèse des deux religions monothéistes, le judaïsme et l’islam, s’est réalisée au cours d’évènements guerriers. Le culte des Hébreux, puis des Juifs, est un discours militaire façonné pour la « délivrance », contre les Egyptiens, les Philistins, les Babyloniens, les Grecs, les Romains. Pour ces croyants, le monde qui s’effondre périodiquement mais semble toujours devoir renaître n’est compréhensible que dans les termes d’une parole eschatologique. Selon le livre 2 des Maccabées, les martyrs juifs répondent ainsi à leurs bourreaux grecs : « Scélérat, tu nous exclues de la vie, mais Dieu, parce que nous serons morts par ses Lois, nous ressuscitera dans la vie éternelle ». De même, les batailles militaires marquèrent l’origine de l’islam et la donation de la vie pour le royaume de Mahomet. « Ne crois pas que, tués sur le sentier d’Allah, ils sont morts. Non, ils sont vivants et bien traités chez leur Seigneur » (sourate 3, verset 169) (4). L’idéologie du Dieu unique justifiait la domination des tribus et les razzias opérées pour y parvenir. Les soldats de Dieu servaient un pouvoir bien temporel, et ce, indépendamment des exigences morales qu’il imposait.
Cette distanciation par rapport aux évènements contemporains permet d’envisager avec recul les enjeux du jeu géostratégique actuel. Il n’en demeure pas moins, malgré les rideaux de fumée des discours grandiloquents, que « le Dieu réel qui se cache derrière le Dieu illusoire islamiste, n’est autre que celui de la finance et des affaires » (5).

II  -  La terreur, comme politique d’Etat de l’Empire américain

La volonté d’expansion et de puissance des Etats-Unis s’est traduite, comme l’un de ses moyens de la manifester, par le recours direct ou indirect à la  terreur : elle l’a utilisée dans sa lutte pour l’hégémonie mondiale face à l’URSS, elle l’a systématisée dès les années 1980. Devenue désormais l’hyperpuissance mondiale dans un monde marqué par la déréglementation systématisée, elle tente de ne plus s’embarrasser du droit international, ce hochet devenu inutile depuis l’effondrement de l’Union soviétique ; elle entend par conséquent s’en affranchir, en prétendant s’assujettir l’ensemble des institutions internationales, y compris l’ONU. Cette domination unilatérale n’est toutefois envisageable qu’en multipliant, d’une part les intimidations et la corruption pour maintenir une grande coalition asservie, et d’autre part et surtout, au prix d’une intense campagne idéologique : les proclamations d’une certaine conception de la liberté et de la charité bien ordonnée de l’aide humanitaire sont les ingrédients indispensables pour anesthésier et vaincre les réticences de l’opinion publique mondiale. Il n’en demeure pas moins que cette politique néocolonialiste de domination impériale à multiples facettes (endettement du Tiers Monde, privatisations, déréglementations…) provoque, étend, accentue l’humiliation et la misère, autant de poches de rage et de pauvreté, vivier de recrutement pour les mouvements terroristes dont la nature ambiguë et archaïque laisse présager tous les dangers.

Les Etats-Unis possèdent une longue culture d’expansion guerrière, souvent occultée, toujours plus ou moins légitimée. Depuis plus de 200 ans, ils ont expulsé, exterminé, directement ou indirectement, des millions de personnes : le « reliquat » de populations indigènes qu’ils possèdent sur leur territoire, la conquête de la moitié du Mexique, le saccage de régions entières des Caraïbes en Amérique centrale, l’invasion d’Haïti et des Philippines en attestent. Ces crimes bénéficient toujours d’un « réservoir de compréhension » indécent (6)

Pendant la guerre froide, ils ont financé, armé, conseillé des Etats terroristes, des dictatures sanguinaires, tout particulièrement dans leur « basse-cour »,  l’Amérique latine, ce qui a provoqué la mort de centaines de milliers de personnes, sans compter les torturés, mutilés, estropiés et orphelins. Quoiqu’ils en disent, le sinistre plan Condor est inconcevable sans leur intervention et, comme un affront à l’angélisme de leur posture, les manifestations des mères de la place de Mai en Argentine, en réclamant justice pour les corps de leurs fils disparus, braquent toujours le projecteur sur la sinistre face de la politique américaine. Rien qu’en Afrique du Sud, leur soutien indéfectible au régime raciste d’apartheid, leur lutte contre l’ANC de Nelson Mandela, le « terroriste communiste », les interventions répétées en Namibie et en Angola qu’ils ont soutenues, ont provoqué la mort d’ 1,5 millions de personnes. Quant aux dommages subis par les populations les plus démunies, par l’immense majorité noire, elle est estimée à 60 milliards de dollars.

 En fait, depuis 1947, les USA sont l’acteur principal de la terreur d’Etat exportée dans le Tiers Monde. Leurs moyens diversifiés d’intervention reposent à la fois sur la corruption des élites, le renversement des dirigeants démocrates ou nationalistes, l’implantation de bases militaires extra-territoriales qui encerclent les peuples de la planète, le recours aux assassinats politiques, aux
escadrons de la mort ou aux douteux « combattants de la liberté ». Pour couvrir leurs crimes, tenter de s’assurer l’impunité, ils agissent le plus souvent par personnes interposées ou  guerres clandestines. Ainsi, pour la mise à mort de Lumumba et de Salvador Allende, on trouve respectivement, en  première ligne, les mines patibulaires des marionnettes Mobutu et Pinochet (7). Mais, lorsque leurs intérêts vitaux sont en jeu, ils agissent directement. Désormais, sous couvert de maintenir le nouvel ordre mondial dont ils seraient les garants contre les Etats voyous, ils n’hésitent plus à recourir aux blocus, aux embargos, aux interventions militaires et autres frappes aériennes préventives, en tentant de s’assurer la bénédiction des Nations Unies qu’ils souhaitent s’assujettir, et lorsque c’est nécessaire, la collaboration de l’OTAN dont ils se sentent les maîtres.
 

1) Le tournant reaganien

Les années 80-81 marquent un tournant dans la politique américaine qui correspond à la présidence de Reagan. Il coïncide avec l’épuisement des mouvements nationalistes et indépendantistes classiques, issus de la Conférence de Bandung (1955) (8), le début de la financiarisation du monde, les derniers soubresauts de l’empire russe déclinant et la soumission des forces de Gauche au néolibéralisme conquérant.

En effet, à la politique plus prudente de Carter, impuissante face à la « révolution » iranienne, Reagan substitue un interventionnisme affirmé, une volonté de suprématie militaire totale et met en place un réseau terroriste international sans précédent sous couvert de lutte finale pour la liberté. On retient souvent de cette époque le projet-programme délirant de « guerre des étoiles » qui n’aboutira pas mais on méconnaît, pour ne citer qu’un exemple, celui de la livraison massive d’armes à la Turquie, sans compter les conseils et l’encadrement pour écraser l’aspiration à l’autonomie des Kurdes. Cette intervention indirecte se soldera, sans compter les victimes, par 2 à 3 millions de réfugiés et 350 villes et villages détruits.

C’est au Nicaragua que cette politique de terreur dénommée pudiquement « guerre de basse intensité » se révélera la plus difficile à cacher aux yeux de l’opinion. En bafouant avec mépris le droit international dont ils se voulaient le héraut, les USA n’ont pu, à cette occasion, masquer leur cynisme : contre le régime sandiniste s’affirmant indépendantiste et socialiste, ils ont formé, encadré, financé les contras, cette soldatesque aux ordres de la CIA qui mirent par leurs incursions sanglantes le pays à feu et à sang : fermes dévastées, ponts détruits, centrales électriques sabotées, victimes se chiffrant à 570 000. Le régime légal d’Ortéga porta « l’affaire », qui se traduisait outre les exactions et crimes susmentionnés, par le blocus du Nicaragua et le minage de ses ports par la marine américaine, devant la Cour internationale de justice. Cette instance condamna sans ambiguïté le 27 juin 1986, les Etats-Unis pour « usage illégal de la force » avec injonction d’y mettre fin et à verser , en outre, de substantielles réparations. Cette condamnation a été rejetée avec mépris par Washington qui, non seulement l’a ignorée, mais y a répondu par l’intensification de la terreur au Nicaragua. Ordre a été donné de s’en prendre à des « cibles non militaires » , les « soft targets », c’est-à-dire des civils. Mikael Kinsay, conseiller militaire US devait reconnaître, dans sa logomachie marchande, que « les attaques de cibles civiles peuvent être sensées pour autant que l’analyse des coûts-bénéfices en révèle la positivité ». Bref, la terreur, l’élimination physique seraient respectables pourvu qu’elles rapportent… Et qu’importe que cette guerre longue, meurtrière menée jusqu’à épuisement des populations locales fasse l’objet de recours devant les instances internationales ! Bien que le régime sandiniste ait eu l’outrecuidance de porter « l’affaire » devant le Conseil de Sécurité de l’ONU par une résolution exigeant que le droit international soit respecté, le veto américain l’a rendue obsolète.

Qu’en outre et, avec le même détermination, « l’affaire » soit portée deux fois devant l’Assemblée des Nations Unies dont les membres votèrent à la quasi unanimité (sauf les USA et Israel) la même résolution condamnant les Etats Unis, rien n’y fit. Il a suffi pour Washington de la traiter avec dédain même si elle se contentait pudiquement d’affirmer le droit des peuples à lutter contre un régime colonialiste. Cet épisode en dit long sur la volonté de l’hyperpuissance US de s’affranchir des règles trop contraignantes du droit international.
Las, le pays épuisé, les populations démoralisées, la mobilisation internationale s’effilochant, le candidat pro-américain pouvait dès lors l’emporter aux élections, en promettant de mettre fin à la terreur exportée et à la pauvreté subie, et ce, avec l’aide des dollars américains et ceux du FMI. Le Nicaragua était « pacifié ».
La paix américaine est à ce prix : celui de la violence structurelle, imposée par le système néo-libéral, conjuguée à la compassion nécessaire pour se présenter en bon samaritain des victimes collatérales. Quant aux représailles guerrières, elles n’en sont que le surcoût.

2) Violence structurelle et charité bien ordonnée

La terreur d’Etat de l’Empire est fondamentalement réactive. Elle se manifeste lorsque surgissent des mouvements armés ou lorsque des Etats contestent ouvertement sa domination. Pour le reste, face à l’expansion de la misère, les ONG humanitaires suffisent pour panser les plaies surtout si l’on peut aisément les instrumentaliser.

On n’insistera jamais assez sur « la machine infernale institutionnalisée » mise en place par les politiques néo-libérales de l’OMC, du FMI, de la Banque Mondiale. Cette mondialisation financière est étroitement liée à la tentative d’hégémonie mondiale de l’hyperpuissance US et à la prégnance, dans le (dés)ordre mondial, des transnationales. Bien que spectaculaires et occupant complaisamment la scène médiatique, les représailles des Etats occidentaux face aux terrorismes qu’ils suscitent plus ou moins, ne sont que des « acteurs secondaires par rapport au nombre de victimes qu’ils occasionnent ». « L’espérance de vie se réduit dans de nombreux pays avec les conséquences que l’on peut imaginer sur les structures de parenté » et l’impact profond de démoralisation, de haine et d’envies en résultant.

Cette destructuration de la vie familiale et collective ne peut qu’engendrer des migrations massives sources de réflexes ethnicistes ou racistes manipulables. « On estime le nombre d’orphelins du Sida à 14 millions dont 10 millions pour l’Afrique »(9). Des épidémies comme la tuberculose font des ravages : un tiers de la population mondiale en est affectée. La corruption des Etats néo-colonisés, le poids des transnationales qui y prospèrent, comme Elf Total en Angola, en Birmanie (10), la destruction de timides politiques de santé publique par plans d’ajustements structurels permettent aux bonnes âmes de déclarer ces problèmes insolubles faute de médicaments (tout en refusant les génériques non brevetés) et de structures hospitalières. En fait, derrière les apparences d’apitoiement se cachent le mépris et la haine du pauvre dont on pille les richesses.

 Pour les tenants du néo-libéralisme effréné, il convient surtout, non pas de s’attaquer à la pauvreté malgré les déclarations vertueuses d’intention, mais de la contenir afin qu’elle ne déstabilise pas le système.

Dans ce contexte, face à l’apparente fatalité dont sont victimes les damnés de la terre, la compassion humanitaire devient l’arme idéologique nécessaire pour jeter un voile pudique sur l’extrême cruauté de la modernité annoncée.

Qu’importe si la charité télévisuelle, pleine d’autosatisfaction, mettant en valeur les gentils animateurs en paillettes, ne fait que renforcer l’humiliation profonde ressentie par les prétendus bénéficiaires. Il suffit de démontrer notre souci pour la pauvreté irréductible des miséreux. Du Biafra à la Somalie, de l’Ethiopie à l’Afghanistan en passant par la Yougoslavie, notre pitié est incommensurable. CQFD. Encore que… le dénuement de milliers d’êtres humains ne devient véritablement audible que lorsque les intérêts des puissances de l’Empire sont menacés. Sinon, les massacres peuvent être planifiés comme à Sebrenica, en présence des forces de l’ONU sous le commandement du général Janvier, sinon le génocide, non encore reconnu peut continuer de se dérouler en présence, l’arme au pied, du contingent de l’ONU, et ce, sans que bien évidemment les chefs d’Etat occidentaux, respectables au demeurant (11), ne s’en émeuvent…
Tout comme il convient de ne pas s’étonner lorsqu’ils répondent aux cris des victimes des campagnes de Birmanie-Total, à ceux de la Corée du Nord par un silence assourdissant. C’est que l’humanitarisme occidental de bon aloi est foncièrement sélectif et intéressé : après l’avoir déploré hier, il s’accommode aujourd’hui de la terreur russe exercée sur les Tchétchènes ; après avoir soutenu les talibans, négocié avec eux dans un passé récent, ils s’offusquent à présent, pour l’oublier demain, du sort des femmes afghanes…Le cynisme hypocrite des dirigeants des oligarchies occidentales ne connaît plus de bornes.

Pire, malgré les réticences et les résistances de certaines ONG veillant sur leur indépendance, l’Empire entend rallier l’armada de la bienfaisance à ses visées guerrières. L’action humanitaire et la compassion médiatiquement entretenue sont des armes dont les militaires entendent se servir (12). Dans leur arsenal, et pour reprendre leur jargon, elle fait partie de l’action psychologique. Elle est « l’habillage ou le supplément moral de la loi du plus fort ». D’ailleurs, lorsque le bon samaritain et le guerrier ne font plus qu’un, ils distribuent la vie comme la mort : comme on le vit en Somalie, les soldats mandatés par l’ONU n’hésitèrent pas à tirer sur des civils. Si les rôles sont distincts, certaines ONG, en toute bonne foi…comme l’organisation humanitaire CARE, sont toutes disposées à devenir un service de renseignements, à collecter des informations au profit des militaires. Comme le souhaite le porte-voix de Bush, Blair, dans la « guerre ethique » qu’il entend mener contre le terrorisme, tous les ralliements deviennent une obligation morale. « Vous êtes pour ou contre nous ». Les ONG sont donc appelées à devenir les supplétifs des armées de l’Empire. Pour reprendre les propos impudents du général américain Colin Powel, « les ONG sont un multiplicateur de force pour nous, une part tellement importante de notre équipe de combat »…Sont-elles appelées à porter le « fardeau de l’homme blanc », à devenir le substitut moderne des missionnaires d’antan, ceux qui, aux temps glorieux de la colonisation intervenaient dans les « sociétés barbares » situées en bas de l’échelle des civilisations ? Rien n’est moins sûr.
 

Apparaît trop crûment une réalité incontournable : par la misère et les animosités réelles et fantasmatiques qu’ils suscitent les Etats occidentaux ont provoqué tant de rancoeurs que les terroristes peuvent puiser dans ce vivier sans retenue. Mais la menace la plus grave est précisément venue d’une de leurs créatures. Frankenstein Ben Laden est le produit de leur instrumentalisation de l’islamisme sunnite contre l’Iran chiite, dans la dernière guerre menée contre l’URSS en Afghanistan.

Gérard Deneux

Prochain article : le Frankenstein islamiste, créature américaine.
 

(1) voir éditorial d’Ignacio Ramonet – Le Monde Diplomatique décembre 2001- « Le nouveau visage du monde »)

(2) du nom du guerrier juif qui commandait la résistance – Judas Maccabée –

(3) pour en savoir plus sur cette période, voir :
- Histoire des idéologies – sous la direction de François Chatelet – ed. Hachette
- Le Haut Empire romain – Maurice Sartre – ed. du Seuil
- Histoire  du Levant antique – Maurice Sartre – ed. Fayard

(4) cité par Odon Vollet – Le Monde du 25.10.01

(5) Richard Labeuvière – « Les dollars de la terreur »

(6) voir Noam Chomscky (articles dans le Monde Diplomatique, le Monde et surtout son dernier livre « 11 septembre – autopsie du  terrorisme – ed. Le serpent à plumes 2001

(7) lire Arno Meyer « la solution finale dans l’histoire » ed. La découvete 1990

(8) ville de l’île de Java qui hébergea la Conférence internationale du même nom, représentant 29 pays du Tiers Monde, afin d’inaugurer une politique commune de coopération économique, sociale et culturelle et de définir un front anti-colonialiste et anti-impérialiste

(9) les citations de ce paragraphe sont issues d’un article de Paul Farmer, médecin et anthropologue américain, paru dans le Monde du 11 et 12 novembre 2001

(10) Lire « Birmanie totalitaire » Alain Clements – ed. l’Esprit frappeur

(11) Mitterrand, confidence rapportée par l’un de ses proches (1994) « Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas important »

(12) voir l’excellent article de Rony Braumann paru dans Le Monde du 22 novembre 2001