LA QUESTION DE LA DETTE DANS LES PAYS EN VOIE DE DEVELOPPEMENT?
    Présentation de Fabien Desgranges, lors de la réunion du 13.12.2001
 

1) Les origines historiques de la dette.

A travers son livre « Le Capital » Karl Marx explique de quelle manière la dette publique, le système de crédit international et le pillage colonial des grandes puissances européennes, dès le Moyen âge, sont à l’origine de la naissance du capital industriel. La source de  l’accumulation primitive des richesses des puissances européennes au 15ème siècle provient en premier lieu du pillage colonial, couplé à la naissance d’un système de crédit international et de dette publique.

Le système de crédit public (avec les dettes publiques des Etats) est né à Venise et Gênes, au Moyen Age. Avec ce système est apparu progressivement un système international qui a permis aux grandes puissances de s’approprier, de manière beaucoup plus sournoise qu’auparavant, les richesses des colonies.
On estime qu’entre 1500 et 1750, le transfert de valeurs des colonies vers l’Europe s’est élevé  à 1 milliard de livres-or anglaises, c’est-à-dire plus que tout le capital investi dans toutes les entreprises  européennes en 1800.
Le système de la dette publique extérieure a été utilisé comme arme de domination de la part des grandes puissances capitalistes vis-à-vis, non seulement de pays pauvres, mais aussi des pays de moyenne puissance (susceptibles de devenir plus importants) comme la Russie et la Chine aux 19ième et 20ième siècles.
Cette dette est gérée par les Européens qui vont mettre la main sur les ressources directes des Etats. L’Empire Ottoman et la Chine vont devoir,  par exemple,  négocier le remboursement de leurs dettes en échange de concessions d’installations portuaires, d’enclaves commerciales, ou de voies de chemins de fer.

 Les crises de la dette aux 19ième et 20ième siècles en Amérique Latine

Dans les années 20, les pays européens et les USA investissent de grosses sommes d’argent en Amérique du Sud. Les pays concernés accumulèrent d’énormes dettes, et cela, dans la perspective d’accroître leurs exportations alimentaires ; ils pensaient que ces exportations allaient leur permettre de rembourser leurs dettes et, à plus ou moins long terme, d’entraîner une croissance soutenue de leur économie.

 La baisse des revenus de l’exportation et l’arrêt des investissements étrangers, dus à la crise de 1929, firent qu’en 1935, quatorze pays latino américains décidèrent de cesser totalement le paiement de leurs dettes. Ils instaurèrent un contrôle des changes et imposèrent des barrières douanières protectionnistes vis-à-vis des pays du Nord. Ces pays prirent une distance pendant un certains temps avec le système financier international et cela leur permit de développer leurs propres industries avec la mise en œuvre de grands travaux publics. Le taux de croissance du PNB au Brésil, entre 1929 et 1939, fut supérieur à celui des USA, de la France et du Canada durant la même période. L’arrêt du remboursement de la dette a permis au Brésil, à la Colombie, au Chili, au Mexique et au Pérou de réaliser des performances économiques supérieures à celles de l’Argentine qui n’avait que partiellement annulé ses dettes pendant la même période.

II) La crise de la dette dans les années 80

 Quelques chiffres sur le gonflement de la dette dans les année 60-70 et 80 :
        - entre 1961 et 1968 la dette extérieure des pays du tiers monde passe de 21,5 milliards à 47,5 milliards de dollars.
        - entre 1971 et 1980 elle passe de 70 milliards à plus de 560 milliards de dollars
          (elle est multipliée par 8 pendant cette période).

En août 1982, au Mexique, c’est la crise.  Le pays ne peut plus payer et c’est le FMI et la Banque mondiale qui vont renégocier les créances. Il y a plusieurs causes à cette crise mais beaucoup d’entres elles, on va le voir, rendent  responsables les banquiers des pays du Nord qui n’ont cessé, avec leurs offres d’emprunts, de placer non seulement leur argent par des prêts mais aussi d’accoutumer les pays pauvres à un tel système. L’objectif est bien de les soumettre économiquement.

Les origines de la crise de 82

Les eurodollars – C’est dans les années 60 qu’ils sont créés ;  ils proviennent en fait de dollars qui séjournent dans des banques non résidentes aux USA. Par différents procédés, ils vont échapper à la banque centrale américaine et aux contrôles entre les Etats. Ils introduisent des dérégulations dans les mouvements de capitaux et permettent à des banques d’offrir des prêts très avantageux et en très grand nombre, ce qui va « emballer la machine » à endettement et en créer toujours d’avantage.

Le recyclage des pétrodollars -Les pétrodollars sont les dollars gagnés par les pays producteurs de pétrole et placés dans les banques des pays du Nord. L’afflux de pétrodollars, consécutif à l’engrangement des recettes du pétrole dans les années 70, va entraîner une sur-liquidité des banques et pousser celles-ci à placer leur argent par l’octroi de prêts multiples.

La hausse des taux d’intérêts  - En octobre 79, les USA et la Grande-Bretagne décident d’augmenter leurs taux d’intérêts pour limiter l’inflation. La politique est d’imposer au reste du monde des politiques néo-libérales. Le résultat sera catastrophique puisque les prêts contractés dans les années 80-90, pour rembourser les anciens prêts des années 70, vont l’être à des taux beaucoup plus élevés.

L’augmentation du prix du pétrole (à partir de 1973) va alourdir la facture énergétique des pays non producteurs de pétrole.

La baisse du prix des matières premières sur le marché mondial affecte les recettes des pays pauvres, dont en général les matières premières sont leurs sources de revenus à l’exportation.

La corruption  joue un rôle constant dans l’anéantissement des pays du Sud et cela en complicité avec les dirigeants du Nord. On peut citer Mobutu au Congo qui a accumulé entre 1960 et 1990 la fortune de 8 milliards de dollars alors que la dette extérieure de son pays en 1997 était de 13 milliards de dollars.  Marcos aux Philippines a amassé 10 milliards de dollars alors que la dette de son pays était de 30 milliards de dollars avant qu’il ne soit déchu.
 

III)  Le point de vue macro-économique :les transferts de richesse du Sud vers le Nord

Ces transferts s’effectuent de plusieurs manières.

A travers l’aspiration du surproduit social des travailleurs du Sud vers les pays riches . Avec la hausse des taux d’intérêts les pays du tiers monde ont remboursé entre 1982 et 1998 quatre fois ce qu’ils devaient et tout cela en direction uniquement des banques privées du Nord, du FMI et de la Banque mondiale. L’Afrique subsaharienne  dépense quatre fois plus pour rembourser sa dette que pour toutes ses dépenses de santé et d’éducation.

A travers les primes de risques  - Les pays endettés acquittent à leurs créanciers des primes qui dépendent de leur capacité de remboursement. En 1980, par exemple, les taux d’intérêts étaient de 4% pour les pays industrialisés alors qu’ils étaient de 17% pour les pays du Sud endettés. En juin 1997, la Thaïlande, qui empruntait à 7%, se retrouve, après la crise de fin 97, avec un taux de remboursement de 11%, tout cela uniquement pour « dédommager » les emprunteurs de la crise.

A travers une dégradation des termes de l’échange Nord-Sud  - Les pays en voie de développement  voient très rapidement leurs parts dans le commerce mondial diminuer, plutôt que de croître (32% en 1950 et 17% en 1970). Les pays du Sud sont exportateurs de matières premières et de produits manufacturés à faibles valeurs ajoutées (dont les prix diminuent sur le marché mondial et que les pays riches n’en achètent plus, pour certains), et dans le même temps, importateurs de produits industriels à hautes valeurs ajoutées et très coûteux. Les pays du Nord sont donc favorisés dans leurs échanges avec le Sud et, dans un certain nombre de cas, ces échanges inégaux permettent aux pays du Nord d’améliorer leurs excédents commerciaux et le commerce extérieur. Un exemple : la France. En 1996 son excédent commercial provenait de l’Afrique (à 40%), du Moyen Orient (à 25%) et des pays de l’Est (à 15%). Autrement dit, 80% de son excédent provient de ces trois blocs.

Au final on estime que les pays du tiers monde reçoivent seulement 10 à 15% du prix de vente de leurs produits vendus aux consommateurs du Nord.

A travers le rapatriement systématique des bénéfices des sociétés transnationales implantées dans le tiers monde  - Dans les années 70, les flux d’entrées des investissements étrangers dans les pays du Sud étaient supérieurs aux flux de sorties correspondant aux revenus de ces investissements. Dans les années 80 et 90, c’est l’inverse : les multinationales ont accru les rapatriements de leurs revenus en provenance des pays pauvres. Et ceci a été facilité par les différentes créations de zones franches.

 A travers la brevetabilité du vivant et son exploitation par les grands groupes de l’agrochimie et pharmaceutiques   - Les grandes firmes parcourent toute la planète et établissent des droits de découverte sur les espèces en les brevetant sans demander l’avis aux communautés locales. Leur usage devient source de profit et les communautés se voient  interdire leur libre utilisation.
 

IV) Le rôle de la Banque mondiale et du     FMI
 
La Banque mondiale est née en 1944, suite aux accords de Bretton Woods, dans le cadre du système monétaire international. Elle est financée par ses pays membres. Son travail est de financer des projets, aussi bien publics que privés, à destination des pays du tiers monde. Elle travaille conjointement, depuis les années 80, avec le FMI pour les politiques macro-économiques à travers les Programmes d’ajustement structurel, qui visent principalement à réduire les budgets publics des Etats pour permettre le remboursement de la dette.
Sa stratégie, à partir de 1973, est clairement exprimée par Mac Namara, son président (entre 1968 et 1981) ; en empruntant, les pays en voie de développement vont développer leurs infrastructures, augmenter et accroître leurs productions liées à l’exportation. Les recettes de l’exportation vont permettre de rembourser les dettes et de moderniser davantage leurs industries.

La  vision sous jacente est évidemment de développer ces pays en les maintenant dans le giron occidental, par la suppression du pouvoir de leurs Etats et par le contrôle de leurs économies.

La Banque mondiale fait preuve, tout au long des crises de la dette, d’un aveuglement le plus total.
Malgré les crises de 1982 et 1997, elle continue de faire croire aux bienfaits de son action, en refusant de voir que les débiteurs étaient insolvables et que l’on avait affaire à une crise structurelle et non passagère. Ses prévisions, concernant les revenus à l’exportation sont fausses, celles concernant le prix des matières premières en 1990-1991, aussi. Elle continuera pendant toutes les années après 1991 de prétendre que les prix des matières premières allaient monter et que le PNB des pays en voie de développement augmenterait de 5% par an entre 1992 et 2002.

On constate un échec accablant des différentes politiques de prêts qu’elle effectue. En 1992, 37,5% des projets sont estimés insatisfaisants, ce qui contraste grandement avec tous les bénéfices qu’elle affiche (17 milliards de dollars de profit en 1992). On estime que pour un dollar mis dans la Banque mondiale par les pays du Nord au début des projets, ceux-ci en retirent 7 en 1980 et 10,5 en 1999.
 

V) Les plans d’ajustement structurel (P.A.S) et leurs conséquences
 
Historiquement, ils datent du début des années 80 avec l’émergence des crises de la dette et ils ont été mis en place par le couple FMI-Banque mondiale, qui voient chacun leurs rôles renforcés. L’objectif est d’aider les pays à équilibrer leur balance des paiements en intervenant directement dans leur politique économique. Les programmes ont comme stratégie de faire augmenter les recettes à l’exportation pour venir directement alimenter les caisses du FMI, de la Banque mondiale et des banques du Nord. La volonté est bien de maintenir les pays débiteurs dans un carcan qui les empêchera de se développer de manière indépendante et qui les fera abdiquer de toute souveraineté. Le pouvoir du couple FMI-Banque mondiale est redoutable puisqu’il peut, à partir du moment où les pays se sont engagés, déstabiliser les économies nationales en bloquant les crédits à court terme lorsque les pays refusent d’accepter certaines mesures.
Au niveau de la répartition des tâches, le FMI va s’occuper des politiques structurelles (taux de changes et déficit budgétaire) et la Banque mondiale va s’impliquer directement dans les processus de réformes (en matière de santé, d’éducation, d’agriculture…).

 Les deux phases de l’ajustement structurel.
 
1) Première phase : la stabilisation économique à court terme

On dévalue la monnaie et on désindexe les salaires, ce qui va comprimer les salaires à la suite de l’augmentation des prix. L’effet voulu est de réactiver à court terme le marché à l’exportation, en rendant les produits plus compétitifs, mais cela ne profite qu’aux grosses entreprises et au bout d’un certain temps, les gains sont gommés puisque d’autres pays font de même (il y a concurrence).

On instaure une politique d’austérité budgétaire. Le déficit budgétaire est l’obsession du FMI. Il prend en compte toutes les dépenses de l’Etat et prend des mesures drastiques dans toutes les catégories de dépenses publiques. La composition de ces dépenses est supervisée par la Banque mondiale. Celle-ci exige des Gouvernements qu’ils réduisent brutalement tous les projets d’investissements et en particulier ceux concernant les infrastructures économiques et sociales. Pour ce qui concerne les secteurs sociaux (santé et éducation),  la politique est de transférer leurs coûts auprès des usagers et de faire que l’Etat se retire graduellement par rapport aux services de base, et éventuellement de les remplacer par les ONG ou par la société civile dans certains secteurs. Les résultats seront bien là : écroulement des écoles, hôpitaux et cliniques.

On libéralise les prix en éliminant le contrôle des prix par l’Etat. L’impact principal sera la réduction du revenu des producteurs agricoles locaux qui vont se trouver en concurrence directe avec les producteurs du Nord, beaucoup plus compétitifs puisque fortement subventionnés (aux USA et dans l’UE).

On fixe les prix des produits pétroliers et ceux des services publics. L’Etat, avec la Banque mondiale, va augmenter les prix des carburants, ce qui se répercute sur toute la structure des coûts de l’industrie domestique et de l’agriculture (les entreprises voient leurs coûts de production augmenter et c’est dans beaucoup de cas la faillite). Un exemple : le prix élevé de l’essence contribue à la rupture des transports de biens à l’intérieur du pays.

La Banque mondiale pousse pour que les services rendus par l’Etat deviennent payants (redevances de toutes sortes) et fait intervenir le secteur privé là ou il y a matière à dégager du profit sur les infrastructures.

On libéralise le marché du travail, afin de mettre fin à la définition légale de salaire minimal et de développer la flexibilité et la précarité.
 

2)  Deuxième phase : l’ajustement structurel proprement dit

On libéralise le commerce, en éliminant les barrières tarifaires  protectrices nationales afin de rendre l’économie plus compétitive. En réalité, cela mène à l’effondrement de la production intérieure.

On libéralise le système bancaire, en privatisant les banques publiques. Les banques centrales perdent le contrôle de la politique monétaire (taux d’intérêt déterminés par les banques commerciales). Les taux d’intérêt augmentent et entraînent un effondrement de la consommation.

On privatise les entreprises publiques, pour alimenter directement les banques du Nord créditrices de la dette, pour obtenir le contrôle des entreprises d’Etat et pour permettre aussi de blanchir de l’argent sale.

On réforme la taxation,  par la création de TVA ou de taxes sur les ventes pour alimenter la fiscalité des Etats. Cette fiscalité se fait de moins en moins par l’impôt direct (peur de faire fuir les capitaux) au détriment de la classe moyenne et des couches pauvres.

On privatise et concentre les terres en haussant volontairement le prix d’accès à la propriété privée. Il ne reste alors que quelques riches propriétaires et les petits fermiers se transforment en simples métayers, voire arrêtent leurs activités, ce qui alimente l’exode rural. C’est  l’abandon des cultures vivrières au profit des cultures d’exportation.

On réforme les systèmes de pensions en les remplaçant par les fonds de pensions privés (système de capitalisation).

On agit de telle sorte que le pouvoir en place soit un pouvoir fort , en imposant un scrutin électoral uninominal, en confiant des pouvoirs spéciaux temporaires à l’exécutif, et en contrôlant le pouvoir judiciaire. D’autre part, on affaiblit le syndicalisme afin qu’il ne puisse s’opposer à la croissance économique et à l’ajustement structurel.

 Les effets des P.A.S.

        Les P.A.S concernent 4 milliards d’individus, soit 80% de la population mondiale.

Au niveau de l’enseignement, certains établissements ferment leurs portes faute de            moyens suffisants. Il y a une augmentation     des frais d’inscription, ce qui exclut des pans entiers de la population. On gèle le nombre de diplômés et le nombre d’enseignants, ce qui fait que les enfants ne passent plus qu’une demi-journée à l’école, et qu’ils se retrouvent dans des classes à effectifs de plus en plus grands. Les enseignants travaillent le matin dans une classe et l’après-midi dans une autre ; ils doivent s’occuper de deux classes simultanément.

 En Afrique, le taux d’inscription dans les écoles primaires est passé de 41% à 79% entre 1965 et 1980. Il est repassé à 67% en 1988.

Au  niveau de la santé,   les patients doivent payer des droits d’utilisation pour les services de santé, même s’ils sont très pauvres. La Banque mondiale estime que la somme de 8 dollars par an et par habitant est nécessaire comme dépense de santé. Il y a donc un effondrement des soins préventifs et curatifs. Les équipements médicaux font défaut , le personnel est sous payé et vit dans des conditions de travail désastreuses à tel point que dans un certain nombre de pays,  les hôpitaux sont devenus des foyers d’infections. Le manque d’allocations pour les équipements médicaux ainsi que l’augmentation des tarifs de l’électricité, de l’eau et des carburants, nécessaires pour le fonctionnement, augmentent les probabilités d’infections. D’autre part, le taux de mortalité infantile qui avait diminué, dans un grand nombre de pays africains, s’est accru entre 1980 et 1985. L’état nutritionnel des enfants a aussi chuté, entraînant une hausse des décès des jeunes enfants.

Au niveau économique,  plutôt que de diminuer la dette, les P.A.S vont au contraire l’augmenter. Les prêts accordés augmentent le stock et les services de la dette. La libéralisation du commerce détruit la production intérieure et oblige à importer des biens, ce qui augmente la facture des importations. Il y a un appauvrissement de la population du fait de la compression du revenu réel et de la formation d’une main d’œuvre à bas prix travaillant pour l’exportation.

Au niveau écologique,  c’est une catastrophe puisque les ressources sont prélevées directement plutôt que gérées à long terme. Les cultures nécessitent de fortes quantités de pesticides qui épuisent les sols. Le déboisement des forêts est massif, en particulier en Amazonie, et les arbres sont abattus n’importe comment pour fabriquer des biens exclusivement réservés aux consommateurs du Nord.

Au niveau politique,  c’est évidemment la perte de la souveraineté économique et en particulier du contrôle des banques centrales. Il y a impossibilité de développer et de planifier une économie nationale. La Banque mondiale et le FMI constituent un gouvernement parallèle ; ils dominent politiquement et économiquement 80% du monde. C’est un colonialisme de marché institué par une bureaucratie internationale basée à Washington.
 

VI) Un exemple : l’Argentine

Au moment du coup d’état militaire de 1976, la dette était de 8 milliards de dollars (quasi nulle) alors que 7 ans plus tard, en 1983, elle passe à 44 milliards de dollars. Ce bond s’explique par trois facteurs : le recours sans contrôle des militaires à l’endettement (organisé par le FMI) afin de dénationaliser et de s’attirer le bon œil des USA, la corruption, et l’augmentation brutale des taux d’intérêts mise en œuvre par les USA dans les années 80.
En 1983, à la chute de la dictature, le nouveau président Alfonsin décide de payer, sans discuter, les dettes héritées du régime militaire. La dette s’installe et continue de gonfler. Le marasme économique prend la forme de l’hyper-inflation. La hausse annuelle des prix à la consommation atteint un taux record de 4900% en 1989 (prix multipliés par 50) ce qui entraîne la dévaluation de la monnaie. Menem remplace alors Alfonsin qui essaie d’ancrer le peso sur le dollar en l’indexant sur le dollar en 1991. C’est une politique de change fort afin d’essayer d’alléger la dette, libellée en dollar. Le problème est qu’il y a, alors, une perte de compétitivité à l’exportation et donc creusement du déficit commercial. Pour boucler la balance des paiements, Menem va choisir d’attirer les capitaux étrangers par l’intermédiaire des privatisations tous azimuts, qu’il organisera avec l’aide du FMI ; en 1992 et 1993, 21 milliards de dollars afflueront alors qu’il n’en était arrivé que 9 milliards au cours des 6 années précédentes. Sa politique de privatisation est une  véritable braderie : France Telecom et Telefonica se partageront le marché du téléphone, Vivendi le marché de l’eau, la compagnie aérienne nationale Aerolinas est privatisée puis rachetée par l’Etat espagnol  (elle est aujourd’hui en faillite). Chaque ligne d’autobus de Buenos-Aires va être achetée par une entreprise différente et les tarifs  augmenteront dans des proportions allant de 40 à 100%.

Tout cela débouche sur l’aggravation des inégalités sociales et la désorganisation des services publics. La régression sociale s’accentue : 37% de pauvres, 30% de chômeurs, la moitié des salaires inférieurs à 500 dollars par mois, et faillite de la sécurité sociale. Dans tous les secteurs, l’Argentine poussera la logique de privatisation à l’extrême, et notamment pour les retraites, puisqu’elle organisera le passage du système de répartition à celui de capitalisation.

Au final, la dette est passée de 8 milliards en 1975 à 145 milliards en l’an 2000. Elle est devenue une véritable industrie puisque la seule charge de la dette représente 15 milliards de dollars, soit la moitié des exportations et presque un quart des recettes fiscales.

La dégradation des conditions de vie, la montée du chômage et de la misère, associées à une corruption généralisée et au creusement des inégalités, vont conduire à la défaite électorale de Menem en décembre 1999. Le gouvernement social-démocrate élu décide de stopper l’orientation néo-libérale de Menem en arrêtant les privatisations mais cela va tarir les entrées de capitaux. Faute de ressources fiscales suffisantes, l’Etat doit s’endetter davantage pour rembourser et c’est l’effet boule de neige. Du coup, le gouvernement va reprendre une politique économique libérale, aidé en cela par le FMI.
L’objectif sera le déficit zéro avec l’augmentation des impôts et de la TVA, le gel des salaires, la baisse de 13% du traitement des fonctionnaires (et les retard de paiements ), la réduction de 30% des budgets des administrations.

On reprofile la dette en échangeant les titres qui arrivent à échéance contre d’autres titres, avec des taux d’intérêt passant de 9 à 15%, ce qui représente de véritables profits pour les banques créancières du Nord. Ce ne sont que des  bricolages successifs qui permettent de repousser les échéances, et donc de les alourdir, en laissant le pays dans la spirale de la dette.
 

VII ) Quelques propositions

- L’annulation totale de la dette des pays pauvres.
La dette totale s’élève à 1940 milliards de dollars en 95. Ce chiffre ne représente que 10% de toutes les dettes existantes au niveau mondial, mais il concerne 85% de la population mondiale et pénalise toute l’Afrique. Le Nord industrialisé, avec 15% de la population mondiale, est beaucoup plus endetté (la dette publique américaine est de 5500 milliards de dollars en 1997 et celle de tous les pays de l’UE est aussi de 5500milliards) ;  d’autre part, les pays du tiers monde ont déjà plus que remboursé ce qu’ils devaient.

- L’expropriation des avoirs, détenus à l’étranger par les dictateurs.
Les fortunes personnelles des dictateurs placés à l’étranger (telle celle de Mobutu) ont été le fruit du vol organisé des populations. Les exproprier en les rendant au pays d’origine permettrait de développer son économie et de redonner ses ressources  à l’Etat.

- Ponctionner tous les revenus ou richesses, obtenus de manière spéculative sur le dos des pays du Sud.

Pour tous ces combats à mener, il est bien évident que ce n’est pas à l’intérieur des cadres institutionnels existants (tels la Banque mondiale, le FMI, l’OMC, l’OCDE…) qu’il faudra agir, mais véritablement à travers un mouvement social mondial utilisant tous les moyens nécessaires pour renverser cette logique de soumission des pays pauvres. Il faut que ce mouvement en construction  permette de faire relever la tête aux populations du tiers monde, afin qu’elles refusent cette exploitation démentielle des pays riches, faite avec le plus grand cynisme,  indigne de nations dites « démocratiques ».

Fabien Desgranges