An Iliz Ruz (L’Eglise Rouge)

Chanson composée sur le massacre de Nyarubuyé au Rwanda le 17 avril 1994

 

Quiconque irait à Nyarubuyé
Y verrait une église rouge
Passé le temps des pluies 
Y poussent de grands iris jaunes
On les cueille par grands bouquets
Par grands bouquets on les cueille
Tout autour volent des papillons
Aux ailes multicolores
Des papillons volent tout autour
Dans l’air chaud comme fumée
Dans l’air chaud par milliers
Des petits enfants courent après eux
Les soldats sont venus un jour
Dire aux habitants de s’en aller
Sinon ils reviendraient
Mais cette fois pour les tuer tous
Mais cette fois pour les tuer tous
Comme leur a ordonné un dirigeant fou
-" Que vois-tu sur le chemin bleu
Jeune bergère pour être si effrayée
Que peut-on voir donc dans la vallée
Pour que tes chèvres blanches
Soient si tourmentées "
-" Je vois des hommes armés qui viennent
Une horde de chacals les suit
Je les entends qui ricanent
Ils sont poussés par un mauvais vent
Ils sont poussés par un vent de fer
Ils ont déjà du sang sur les mains "
-" Enfermons-nous dans la maison de Dieu
Les hommes d’armes n’y entrent pas ! "
Les hommes d’armes n’y entrent pas 
Mais les démons je ne dis pas
Ils ont cassé les portes de l’église
Cela n’est pas difficile pour des soldats
Ils ont cassé les portes de l’église
Elles ne sont pas plus solides
Que celles des maisons
Dans l’église ils sont entrés
Et le massacre a commencé
Ils ont coupé les têtes sans pitié
Comme l’on fauche le blé en été
Ils ont coupé les têtes sans s’arrêter
Se servant de l’autel comme billot
Ils ont arraché des bras des mères
Les petits enfants et les bébés
Et les ont jetés contre les murs
Contre les murs ils les ont jetés
Et violé leur mère ensuite
Dur celui qui n’aurait pas pleuré
S’il avait été à Nyarubuyé
D’entendre les cloches sonner
Au milieu de la nuit sans s’arrêter
D’entendre les cloches 
Sonner à toute volée
A cause des malheureux pendus aux cordes
D’entendre des hurlements dans l’église
Là où le jour avant il n’y avait que des chants
Dur serait celui qui n’aurait pas pleuré
En voyant tant de cadavres dans l’église
Des cadavres à droite,
A gauche et au milieu
Des cadavres en bas et en haut
Des cadavres étendus dans les allées
Et suspendus au balcon
De cadavres rempli le chśur
Dans la chaire des cadavres encore
Des cadavres partout éparpillés
Les bénitiers pleins de sang à ras bord
Quand le jour suivant s’est levé
Le chef dit alors à ses soldats :
-" Assez de travail a été fait ici
Allons voir ailleurs 
Allons ailleurs pour tuer à nouveau
Assez de Tutsis il reste dans le pays
 
Il reste encore assez de Tutsis
Et d’églises il en reste assez aussi
Dans deux mois ou trois peut-être
Nous aurons mis vous et moi
Toutes leurs cloches en branle
Dans deux ou trois mois au plus
Nous aurons mis dans ce pays
Toutes les cloches à se fendre "
Ils n’étaient pas arrivés au porche
Que l’église était pleine de bêtes sauvages
Assez de nourriture elles ont trouvée
Tuées deux mille personnes sauf une
Tué tout le monde sauf une petite fille
Une petite fille de treize ans
Son nom est Valentine
Valentine a de grands yeux
De grands yeux bleus comme la nuit bleue
Mais dans cette nuit il n’y a plus d’étoiles
Elles se sont éteintes un jour de Mai
Elles se sont éteintes un jour de Mai
Dans l’église rouge de Nyarubuyé.

Denez Prigent