Génocides

Contribution de Régis Coromina

 

 Le siècle que l'on vient de quitter restera comme le siècle des génocides. Jamais dans l'Histoire de l'Humanité, ils ne furent si nombreux et ne firent tant de victimes. Pourtant, selon certains auteurs, le génocide aurait été un événement relativement commun, même dans l'Antiquité. Les cas les plus célèbres seraient la destruction de Mélos par les Athéniens lors des guerres du Péloponnèse, l'éradication de Carthage par les Romains en 146 avant notre ère, les ravages perpétrés par Gengis Khan, la croisade albigeoise, la persécution des Chrétiens dans le Japon moderne, la destruction des Indiens d'Amérique et des Aborigènes d'Australie.

On peut cependant discuter de l'appartenance de tel ou tel de ces événements à la "grande famille" des massacres " génocidaires ", car le mot comme le concept sont récents : ils ont été forgés à la suite de la Shoah.

Pour la définition "officielle" du mot, il faut se reporter à la Convention 260.a des Nations Unies sur la prévention et la répression du terme de génocide, en date du 9 décembre 1948, s'inspirant des travaux du chercheur polonais Raphaël LEMKIN : "S'entendent comme génocides l'un quelconque des actes ci-après commis dans l'intention de détruire, en tout ou partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :

Plus récemment est apparu le terme d'épuration ethnique pour caractériser la politique menée par les milices serbes contre les minorités musulmanes en Bosnie. Ces nuances sémantiques recouvrent une réalité atroce : du point de vue du droit pénal international, le génocide est un crime spécifique contre l'Humanité.

 

 

 

 

Macabre série

L'histoire du XXème siècle a été écrite avec le sang des victimes des guerres et des génocides. Rappelons pour mémoire la liste macabre et non exhaustive de ces deniers.

Le siècle s’est ouvert par la mort d’un million d’Arméniens lors de leur déportation par le régime turc à l’intérieur de l’empire Ottoman, ce qui constitue le " premier génocide moderne prémédité ". Les atrocités nazis, qui ont coûté la vie à 6 millions de Juifs et 500 000 Tziganes, constituent l’archétype du génocide, son cas le plus extrême, sinon unique, " indépassable ".

Les massacres commis par les Khmers rouges au Cambodge de 1975 à 1979 constituent un autre épisode de cette "série", un peu différent des premiers par sa nature en ce sens que massacreurs et victimes étaient de la même origine ethnique. Enfin, le Rwanda et ses centaines de milliers de morts clôt la triste litanie.

Parallèlement à ces génocides " avérés " figurent d'autres grandes séries de massacres de masse que l’on peut qualifier d’idéologiques ou de politiques car ils ont eu pour objectif d'éliminer des opposants ou de prétendus opposants. Ceux qui firent le plus grand nombre de victimes sont l'œuvre des deux grands pays communistes : les purges staliniennes, dans les années 30 essentiellement, et l'extermination par Mao Zedong de plusieurs millions de propriétaires terriens après 1949.

Dans le camp anticommuniste, quelques dirigeants sanguinaires se sont particulièrement illustrés : c'est le cas de plusieurs dictateurs d'Amérique du Sud et Centrale, qui provoquèrent la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes (exemple : les escadrons de la mort au Salvador). En Asie, Suharto (Indonésie) en fit autant à lui seul, d'abord en exterminant les communistes, puis en tuant 200 000 Timorais à partir de 1975. Enfin, on peut sans peine s'aventurer à ranger la politique russe en Tchétchénie dans cette catégorie. J'ai cité les principaux massacres, malheureusement cette énumération n'est pas exhaustive ( on pourrait notamment y adjoindre le Libéria, la Sierra Leone…)

 

Un phénomène bureaucratique

 

Face à ces massacres, on est souvent pétrifié d'effroi. On traite leurs auteurs de fous, de malades, on met cela sur le compte d'une explosion irrationnelle : il ne peut y avoir d'explications logiques car cela dépasse l'entendement. On a peur de perdre nous aussi notre humanité, alors on se désolidarise de ces "hommes". Ou bien encore, on avance des explications racistes : "les Allemands, ils ont ça dans leurs gènes, les Africains ce sont des sauvages…"

Mais à y regarder de plus près, comme l'ont fait un certain nombre de chercheurs, le génocide apparaît comme "un acte criminel prémédité, systématiquement organisé et mis en œuvre, avec pour objectif l'élimination de communautés civiles choisies selon des critères de race, de nationalité ou de religion." Par ailleurs, il faut se garder d'analyser chaque génocide comme un cas spécifique n'ayant aucun point commun avec les autres. Il existe des constantes qui permettent de dresser une sorte de "schéma type" du génocide.

Ainsi, les génocides et massacres à caractère génocidaire ont tous été organisés par des Gouvernements officiels, jamais en période de vacance du pouvoir ou d'anarchie. Leur idéologie de la haine a été systématiquement propagée par l'appareil bureaucratique que tous les Etats modernes possèdent. En outre, la passivité de l'opinion mondiale ( le cas du Rwanda est, à cet égard, frappant) a toujours facilité la mise en œuvre des politiques meurtrières de ces régimes.

 Un climat de guerre, d'insécurité a, par ailleurs, toujours servi de toile de fond à ces tueries, comme si l'angoisse des populations était instrumentalisée. Au demeurant, les victimes étaient à chaque fois au cœur de la société concernée : un ennemi lointain ne pourrait pas servir de la même manière de catalyseur à ces peurs collectives. Un voisin, qui appartient à une autre classe, une autre religion ou à une autre ethnie, est plus inquiétant…Cet ennemi de l'intérieur a toujours été qualifié "d'ennemi du peuple", car perçu comme une menace pour l'identité nationale. Dans chaque cas, les massacres ont été précédés par une période de souffrance, de famine, de terreur, fin que la mort puisse être ressentie par les victimes en quelque sorte comme une délivrance, un acte "généreux".

Enfin, dans tous les cas, le génocide a été préparé et conduit dans un contexte de crise économique, politique et morale profonde, où la capacité de distinguer le Bien du Mal était presque totalement annihilée.

Si le génocide est un phénomène, par bonheur, rare, la lecture de ses caractéristiques n'est cependant pas très rassurante : rien ne nous permet de dire qu'il n'y en aura plus, au contraire. Ici ou là, des ferments nauséabonds font craindre le pire, par exemple dans la région des Grands Lacs en Afrique qui a déjà servie de décor au génocide rwandais.

Faut-il pour autant suivre des penseurs comme Hannah Arendt, pour qui la civilisation contemporaine comporte dans son caractère, son essence et sa dynamique des traits pouvant, dans des conditions et à un moment donné, engendrer un acte de génocide ? Cela serait désespérant si l'on n'avait à l'esprit que les génocides n'ont jamais été perpétrés sous un régime démocratique. Bien qu'imparfaite, ô combien, la démocratie est un rempart efficace contre les tentations génocidaires. Raison supplémentaire pour la défendre, mieux même, d'œuvrer à son développement à travers le monde mais aussi chez nous. Pour cela, exigeons de nos responsables qu'ils mettent tout en œuvre pour soutenir les démocraties naissantes et saper les bases des dernières dictatures (et non l'inverse…) à travers une politique d'aide au développement sélective, généreuse et efficace.

 

Régis Coromina

 

 

 

 

 

Cette contribution s'inspire d'articles de Ryszard KAPUSCINSKI (Le Monde Diplomatique – Mars 2001) et Ben KIERMAN (Le Débat – Mars 1999).