Rwanda

Généalogie d’un génocide sans importance ou les responsabilités écrasantes de l’impérialisme français

Texte écrit suite à la présentation faite par Gérard Deneux lors de la réunion du 23.01.02

1994 … 8 ans déjà … qu’en plein cœur de l’Afrique s’est déroulé un génocide aboutissant à la liquidation d’un million de personnes … Bien que des révélations aient commencé à percer à jour les responsabilités, que quelques actes de contrition passéiste aient donné l’impression bienveillante du fatalisme et de l’impuissance face à ce déchaînement meurtrier incompréhensible, le flou demeure sur cet enchaînement de violences conduisant à des massacres de masse. C’est, qu’au delà des omissions intéressées, de l’opinion travaillée par les médias et les puissances occidentales, au delà de la bonne conscience dont les pouvoirs interventionnistes ont voulu se doter, la représentation dominante, néo-coloniale, persiste. Elle n’a pas été véritablement déconstruite ; on nous a présenté ce génocide comme la résurgence de conflits ethniques ancestraux qui, mettant aux prises Hutu et Tutsi " expliquerait " leur " sauvagerie ", la part d’inhumanité qui serait naturellement attachée à l’Africain. La mise en scène des interventions prétendument humanitaires des puissances occidentales, dont les mobiles pacifistes et " civilisationnels " ne sauraient être mis en doute, accrédite, bien évidemment, la thèse des barbares noirs. D’ailleurs, le fait même que le Tribunal pénal international d’Arusha se garde bien de mettre en cause les responsabilités de personnalités françaises et onusiennes (notamment) conforte la vision néo-coloniale d’un conflit purement intertribal, d’un combat entre le Bien et le Mal, les puissances dominantes à l’échelle mondiale incarnant, bien évidemment, la vertu, le progrès.

Rendre compte de l’avènement de cet événement " génocidaire ", afin d’en rechercher ses conditions d’apparition, de ce qui a rendu possible l’inéluctable, suppose préalablement d’appréhender l’histoire du peuple rwandais. La brutale domination coloniale qu’il a subie, les modalités particulières de son accession à une indépendance manipulée et factice, en 1961, l’instrumentalisation néo-coloniale des élites au pouvoir ne sont pas étrangères à l’enchaînement des raisons conduisant à l’irréparable. Ce retour en arrière fait exploser les représentations inculquées : avant la colonisation, l’opposition entre Tutsi et Hutu ne présentait aucun caractère ethnique (I). Cette prétendue rivalité raciale fut une construction idéologique que le colonialisme a imposée, instrumentalisée, durcie, pour asseoir sa domination et justifier sa supériorité (II). Avec la colonisation et l’ethnicisation des rapports sociaux qu’elle engendra, les élites, intériorisant la nouvelle vision raciale de l’histoire du peuple rwandais, étaient conditionnées à en découdre pour conquérir les places laissées vacantes par l’indépendance octroyée (III). Mais, c’est surtout la volte-face du colonisateur belge qui, lâchant les Tutsi supérieurs qu’ils avaient façonnés pour se constituer une clientèle hutu plus docile, fut à l’origine des premiers massacres de masse (IV). Quelques années plus tard, sur fond de crise de la dette, d’offensive du Front Patriotique Rwandais (FPR), d’interventionnisme du Gouvernement français et de sabotage des négociations de paix, fut préparé et exécuté le génocide d’un million de personnes (V). Reste, pour conclure, à déterminer les véritables responsables de ce crime contre l’humanité, toujours impuni.  

 

 I – Avant la colonisation : des confédérations claniques à la naissance d’Etats monarchiques

Tenter de restituer l’identité historique d’un peuple, dont les origines, les mœurs et les modalités d’organisation ont été systématiquement occultées par la vision européo-centriste et raciste, est un préalable à la compréhension du drame qui s’est joué en 1994.

En Afrique, bénie du point de vue climatique, la région des Grands Lacs est riche de la diversité de ses sols et de sa végétation. Son antique peuplement de bantou a permis, très tôt, l’apparition d’une vie économique diversifiée, associant l’élevage et l’agriculture, ainsi que la pêche et la chasse. La civilisation inter-lacustre qui s’y est développée connaissait le bouturage, la céréaliculture, le cidre de banane, la bière de sorgho, comme la poterie et la culture des salines. Ainsi, les défrichages ont favorisé la transhumance pastorale, la diffusion depuis un millénaire du bananier ; quant à la maîtrise de la métallurgie, elle remonte à 2 000 ans. Les relations entre pasteurs et agriculteurs, basées sur des échanges mutuels, sans exclure les inégalités et les variations entre régions autour des Grands Lacs, ont été marquées très tôt par la supériorité attachée à la possession de bétail, surtout en période de disette. En outre, les bergers comme les chasseurs ont acquis une connaissance des territoires, des clans et des lignages à laquelle ne pouvaient accéder ceux qui restaient plus ou moins attachés à leurs terres. Une concurrence s’est instaurée entre la transhumance et l’agriculture sur brûlis, nécessitant de nouvelles terres à défricher.

Ainsi, cette complémentarité-concurrence entre le bétail et l’agriculture, le lait et la pâte de sorgho, la pâture et la jachère, s’est inscrite dans les mentalités. Sans que les choses se figent, furent dénommés " Batutsi " les éleveurs-agriculteurs et " Bahutu " les cultivateurs n’ignorant pas l’élevage. Dans la mesure où les apports en protéines animales et végétales, la potée de haricots comme le fumier des animaux, s’avéraient indispensables, des compromis étaient trouvés. Toutefois, la poussée démographique imposait, toujours plus de mouvements de défrichement vers les lisières des forêts, notamment congolaises. La tendance, pour contrebalancer le rétrécissement relatif des espaces, à les délimiter et à les contrôler, fit émerger parmi les clans et sous-clans familiaux, la réalité de pouvoirs centraux et locaux reposant sur des mythes fondateurs

Le roi est perçu comme le père des chefs de clans. Il est censé incarner une fonction protectrice tout particulièrement sur le plan foncier. " Le clan gouverne la terre, le roi gouverne les gens ". Dans l’imaginaire de ce peuple, la lignée reconstituée est à la fois merveilleuse et infernale. C’est un monde d’esprits animés qu’il faut calmer : comme dans la vie des lignages, il est fait de tromperies, de trahisons et de conflits. La royauté sort de la brousse par la magie, la générosité et la ruse. Le héros, le roi dont la destinée a été cachée pour être révélée, est un chasseur, un homme habile, chanceux et initié. L’institution royale s’inscrit mythiquement dans la nécessaire gestion du surnaturel qu’elle contrôle. Le culte voué aux esprits tente de conjurer les menaces qui sont censées provenir de certains ancêtres. Ces croyances révèlent le souci d’instrumentaliser les solidarités et les tensions de voisinage, elles permettent de recourir à une dialectique d’association et de marginalisation d’entités claniques, tout en pérennisant l’émergence de royautés perçues comme pouvoirs régulateurs. Progressivement, il y eut ainsi passage de confédérations claniques à des royautés de plus en plus monarchiques, reposant sur trois types d’autorités locales et un sage, assumant les fonctions de juge.  Se côtoyaient le chef des armées, le plus souvent un berger ou un ancien berger, le chef des herbes et vaches et le chef de la terre et, parmi eux, le " juge de la colline " qui, armé de son bâton d’arbitrage réglait les conflits d’intérêts. Ce dernier était choisi parmi les notables locaux des différents groupes de lignages hutu ou tutsi. Sa désignation s’opérait au regard de son autorité morale, de sa maîtrise du langage et de son art des relations sociales. Il était d’ailleurs intronisé au cours d’une grande fête. Parmi ces " juges " les rois choisissaient le plus souvent leurs conseillers permanents.

A partir du XVIIIème siècle, la royauté prend forme. Elle combine une notabilité héréditaire et une hiérarchie d’Etat. Toutefois, dans ces Etats sans écriture ni monnaie, les liens essentiels reposent sur la parenté, la confiance et les rapports personnels périodiquement retissés par des contacts et des paroles échangées. L’organisation de la cour royale en atteste : tout un personnel permanent est mobilisé. Les tâches assumées sont autant d’honneurs que les clans remplissent héréditairement en envoyant leurs fils ou leurs filles. Ces serviteurs sont des dignitaires qui sont responsables des bières de sorgho, des bananes,  les filles s’occupant plus particulièrement des habits et des parures. Là où les clivages entre pasteurs et agriculteurs étaient plus marqués, seuls les Batutsi pouvaient être trayeurs, les Bahutu étant plutôt responsables des greniers ou cuisiniers.

Il ne faut toutefois se laisser gagner par l’angélisme. A la " cour ", s’il existait la rotation d’équipes pour assurer les tâches requises dans le domaine royal et autour du roi, des grands chefs qui étaient ses conseillers, des paysans très pauvres y résidaient également. Installés à titre précaire, ils étaient corvéables à merci. Mis à part ces " déclassés " sans lignage assuré et contrairement à la vision coloniale qui prévaudra par la suite, l’on est loin d’être en présence d’un régime féodal de type pastoral. Le régime des terres exclut que l’on puisse recourir à cette catégorie. Il s’agit plutôt d’un régime tributaire associant liens familiaux, dépendance et hiérarchisation des fonctions. Certes, avec l’apparition de la royauté et son affirmation, l’on est passé d’une logique de réciprocité, de don-contre don, à un principe de distribution hiérarchique des pouvoirs et des honneurs, entraînant la montée des privilèges. Cependant, les frontières non seulement ne sont pas étanches, mais la ligne de partage entre Tutsi et Hutu ne se superpose pas avec celle de la richesse et de la pauvreté, encore moins avec celle de races et d’ethnies, catégories étrangères à la pensée de ce peuple avant l’arrivée du colonisateur. D’ailleurs, malgré un fond de croyances communes, le pays n’est pas homogène : les chefs hutu du Nord, riches en bétail, ne se disaient pas tutsi. Y prévalait un système de clientèle reposant sur le foncier, chez ces " défricheurs ", alors qu’au Sud, la dépendance se fondait plutôt sur le prêt de vaches. Si dans le Centre et le Sud, l’on reconnaît l’autorité du Mwami (le roi), dans l’Est, l’Ouest et le Nord, ce n’est pas le cas, la perception d’un tribut étant refusée par les Hutu, Tutsi ou Twa (chasseurs). Existaient de surcroît des petits royaumes hutu autonomes et respectés parce qu’il étaient censés posséder la capacité de faire pleuvoir. Force est de constater que les identités sociales, Hutu, Tutsi, Twa, demeuraient mouvantes : un Hutu puissant, possédant du bétail qui épouse une Tutsi verra ses descendants désignés comme Tutsi, des Tutsi appauvris peuvent devenir Hutu, la bravoure exceptionnelle d’un Twa peut lui conférer l’appellation de Tutsi et les Tutsi pauvres existaient. Enfin, l’agriculture est toujours présente dans le patrimoine et les activités de tous les lignages et clans. La réalité est très éloignée de la vision d’une aristocratie tutsi.

Ce système d’alliances matrimoniales et de dépendance hiérarchique n’excluait pas les querelles, les scissions, les révoltes, les désordres et les cruautés. Les constructions monarchiques qui ont mis trois siècles à s’affirmer visaient précisément à les conjurer. Elles reposaient sur la croyance rassurante en l’autorité terrestre, censée incarner un véritable esprit bienfaiteur. Cette relative harmonie fondée sur l’autonomie et l’autosuffisance n’excluait pas les raids contre les régions plus riches. Ces conflits entretenaient d’ailleurs un esprit belliqueux dans toute la région, inspirant en retour le renforcement de l’institution monarchique et la levée d’armées. Ce sont des groupes de bergers qui sont à cet effet envoyés dans différentes régions pour y recruter des guerriers. Pour éviter les guerres de succession à l’intérieur des royaumes prévaut le " syndrome d’Ivan le terrible " : les frères du prince héritier sont systématiquement éliminés. Les fonctions de Cour permettent de domestiquer les chefs de clans : les grands commis du Mwami ont été, dans leur jeunesse, bergers, cuisiniers, trayeurs… à la Cour. Malgré tout, l’on est loin d’être en présence d’un homogénéisation spatiale de type bureaucratique, le système reposant sur la stabilité relative des rapports de force locaux et familiaux et le contrôle militaire et mystique du Mwami.

Avant même l’arrivée des colons occidentaux, le XVIIIème siècle constitue pour ces populations une époque de profonds bouleversements. Entre 1860 et 1895, le Mwami Rwabagili parvient, au prix de cruelles expéditions, à établir son empire sur la plupart des régions situées dans les frontières actuelles du Rwanda. La dynamique des échanges qui s’est instaurée au cours des décennies précédentes a non seulement consolidé et durci son autorité, mais surtout, accru ses moyens.

En effet, les marchands arabes provenant notamment du sultanat de Zanzibar et de Khartoum organisent des caravanes et utilisent des porteurs salariés qu’ils recrutent sur place. Les bénéficiaires de ce commerce à longue distance, outre les marchands arabes, sont les souverains et leur entourage. Les armes à feu font leur apparition, les outils monétaires comme les rangées de perles remplacent la houe, la chèvre et le ballot de sel. Le commerce d’ivoire et d’esclaves s’instaure. Des sécessions s’opèrent, certains clans jouent les courtiers de caravanes. La chasse prédatrice des éléphants se développe ainsi que les razzias entre royaumes. Un nouveau paysage humain prend forme à la Cour des rois : les cotonnades et habits dits à la turque, le shawili blanc, sont réservés aux dignitaires. Le shwahili, fait de parlé bantou mêlé de vocabulaire arabe, se constitue comme langue véhiculaire. Avant l’entrée en scène des premiers aventuriers européens et autres missionnaires blancs, coexistent par conséquent, comme pour contrer et bénéficier d’un type particulier d’échanges, d’une part une résistance à l’étranger qui se concrétise par une structuration politique et militaire autour des grands lacs et d’autre part, avec l’extension de la traite des jeunes filles au Rwanda et au Burundi, la multiplication des razzias et la vente de bétail humain parqué dans des enclos, dans l’attente d’être vendu aux marchands arabes.

Découvrir pour accaparer, tout en se donnant l’illusion de la bonne conscience, apporter la civilisation à ceux qui en seraient dépourvus, ne pouvaient se réaliser qu’en recourant au prisme déformant d’une pensée ignorante, européo-centriste, faisant prévaloir, pour mieux dominer et se rassurer, la vision prétendument supérieure de " l’homme blanc " légitimant ses conquêtes et le recours à l’asservissement, pour son bien, de tout un peuple. Compte tenu des schèmes de pensée de l’époque, rien d’immoral en soi, surtout dans les cercles intellectuels où l’on dissertait sur une réalité méconnue.

 

II – La pensée coloniale : dominer en s’appuyant sur les dominateurs pour justifier la domination

 

Le colonialisme ne pouvait se justifier en tant que système de conquête, de pillage, d’exploitation et d’échanges inégal. Le recours à l’arsenal idéologique guidant l’action devait le conforter, le naturaliser. La pensée dominante de l’époque se prêtait à cette entreprise : trois matrices principales permirent d’expliquer ce monde tout en le déformant, au point d’y faire naître des races qui n’existaient pas : l’instrumentalisation de l’histoire médiévale telle qu’elle était appréhendée dans les cercles dominants, notamment chez les premiers missionnaires, le recours à la Bible et le modèle de classification racial, " Gobinien ", très prégnant au début du XIXème siècle.

Les premières missions chrétiennes, pères blancs et prédicateurs protestants, parviennent au Rwanda à la fin des années 1870. Ils rêvent d’y trouver des sociétés païennes échappant à l’emprise de l’islam, afin de délivrer le message biblique. Ils s’étonnent de découvrir des royaumes structurés. Ils imputent une origine éthiopienne à ces royaumes, recourent au mythe médiéval du prêtre Jean et à la Bible pour tenter d’expliquer la supériorité des chefs. Les Tutsi seraient des conquérants et les Hutu, des populations asservies. Ils sont pensés comme l’équivalent des Francs et des Gaulois dans l’histoire de France. D’autant que dans cette conception diffusée dans le clergé, l’Histoire s’explique essentiellement par la guerre des races et par la vitalité intrinsèque des peuples dominateurs. Il faut rappeler, pour l’anecdote, que Sieyès dans son ouvrage " Qu’est-ce que le Tiers Etat ? " utilise, pour en renverser les termes, cette notion de guerre des races. La Révolution française y est pensée comme la revanche des roturiers d’origine gallo-romaine contre les nobles d’ascendance franque, étrangère, germanique. D’ailleurs, il faut attendre 1848 pour que l’explication de la révolution par la lutte des classes l’emporte, et encore, de manière très progressive. Il n’empêche, la vision précédente répandue dans les milieux catholiques donne une clef pour l’action : il s’agissait de convertir les chefs africains, de trouver des Clovis afin que les princes chrétiens, avec la collaboration des autorités coloniales, diffusent à leurs sujets la parole de Dieu. D’autant qu’entre catholiques et protestants s’instaure très vite une course de vitesse. Le prosélytisme des Huguenots inquiète Rome. Dans un mémoire secret, le pape déclare : " il faut libérer les pauvres fils de Cham (voir paragraphes suivants) de l’esclavage et de l’ignorance… " Sous l’apparent humanisme perce la concurrence.

Dans le même temps, une grande excitation s’empare des sociétés de géographie, il s’agit de trouver le tracé qui conduit aux sources du Nil, alors même que Stanley visite la région des Grands Lacs, ne trouvant pas mieux pour désigner ses découvertes que les noms de toute la famille royale. L’annexion, il est vrai, est d’abord nominative : lacs Edouard, Georges, Albert, Victoria. Dans les représentations communes, l’Afrique centrale est à la fois une course à la lune et une région familière, en fait, une banlieue de Londres. En 1876, les esprits sont suffisamment conquis pour que s’ouvre, à Bruxelles, la conférence internationale de géographie qui mobilise compétences des explorateurs et initiatives des missionnaires. Elle provoque une véritable émotion humanitaire. La conquête des esprits préfigure l’expansion coloniale d’autant que de bonnes raisons morales sont éloquemment fournies : ne s’agit-il pas de libérer le Haut-Nil, occupé par les " Turcs " de Khartoum qui pratiquent, dans ces régions, esclavage et razzias ?

En 1894, le comte Von Götzen traverse d’Est en Ouest, le Rwanda. Pour l’exotisme de ses lecteurs occidentaux, il raconte les merveilles des Monts de la Lune. Il a découvert des " nains invisibles " : ce sont en fait des Twa, des chasseurs. A coup sûr, pour lui, ce ne peut être, comme l’a écrit Aristote que des pygmées, ceux qui précisément vivaient dans des cavernes. Et, à son grand étonnement, il a trouvé, à la tête des royaumes, des nègres blancs, fins, élancés, dominant des nègres noirs, primitifs. Autrement dit, une telle civilisation ne pouvait, bien évidemment, qu’être l’oeuvre de blancs. C’est en ce sens que vont être mobilisées les ressources de la Bible et des conceptions raciales.

D’après la Bible, en effet, Cham, fils de Noë, vit la nudité de son père ivre et s’en moqua. Noë, dans sa colère, condamna Chanaan, fils de Cham, à l’esclavage et le chassa. Les ancêtres bibliques de Cham, les Chamites (Egyptiens, Ethiopiens, Somaliens) devinrent noirs. Ce mythe, on s’en doute, fut bien commode pour tous les trafiquants de chair humaine. Mais, dans sa grande commisération, l’Eglise était prête à racheter les fils de Cham ; ce sont pour certaines conceptions concurrentes mais convergentes des frères égarés, des descendants du Pharaon ou des disciples du prêtre Jean. Monseigneur Lavigerie désespère en 1879 " Je me demande chaque jour si nous devons en faire des hommes ou si nous les laisserons pour des siècles à l’état de bêtes sauvages ". En tout état de cause, dans la hiérarchie sociale, il convient d’opérer un tri entre les faux nègres, les sémito-hamitiques et les nègres en tant que tels.

Cette appréhension d’un monde inconnu avec les repères mythiques d’un monde connu s’est trouvée cautionnée, aussi bien par les pseudo-travaux d’universitaires ignorants que par les écrits de journalistes se copiant l’un l’autre. Plus fondamentalement, en 1853, paraît le premier volume de Gobineau " Essai sur l’inégalité des races humaines ". Ce traité constitue pour la bourgeoisie colonialiste le fondement idéologique de ses conquêtes avant de se retourner contre elle par les ressources qu’y puiseront l’extrême droite puis les nazis. Gobineau invente une migration des Chamites en Afrique, car, pour réveiller les " apathiques bantou " quoi de mieux que de penser une infiltration, une conquête des blancs, des sémites, des descendants de la reine de Saba, et ce, pour leur apprendre à forger le fer et à s’organiser. Avec le temps, bien sûr, et avec le mélange des races surtout, ces sémites se sont quelque peu abâtardis.

Ce qui reste étonnant, pour nous, aujourd’hui, vis-à-vis de cette écriture mythique de l’Histoire à prétention scientifique, c’est le succès qu’elle rencontra parmi les notables lettrés dans les pays occidentaux. Mais, ce qu’il faut bien saisir, c’est que cette méconnaissance recourait non seulement à une grille d’interprétation erronée de la société et du passé du Rwanda qu’elle n’interrogeait pas, mais que surtout, elle était confortée par tous les procédés utilisés venant renforcer ainsi une vision raciste des plus prégnantes. Sans celle-ci le colonialisme est impossible.

 Au début du XXème siècle, en effet, un anthropologue mesura des Rwandais. Ainsi, fut établi, par mesures " scientifiques " que les Tutsi choisis parmi la Cour royale, étaient plus grands : ils mesuraient 1.79 mètre en moyenne contre 1.67 mètre pour les Hutu, soit 12 cm de différence. Il y avait donc bien deux races différentes, les Batutsi pasteurs plus graciles, plus grands et les Bahutu plus petits, plus trapus, au nez épaté, ce qui ne faisait que confirmer la caractérologie des missionnaires différenciant les Juifs de l’Afrique, des braves nègres à " l’âme lourde quoique si bons, si simples et si fidèles " ou encore, pour reprendre cette terminologie raciste, les seigneurs orientaux d’une part et les nègres " Banania " de l’autre. Les partisans de cette " raciologie " africaine auraient pour le moins trouvé déplacé ou incongru qu’entre les bourgeois et les nobles d’un côté, les ouvriers et paysans français de l’autre, on eût distingué deux races, deux ethnies. Pourtant, sous le 1er Empire, on procéda également à des mesures : les sénateurs et pairs de France mesuraient en moyenne 1.74 mètre tandis que les conscrits de 1817 n’atteignaient que 1.62 mètre, soit précisément 12 cm de différence !

Les aventuriers, mais surtout l’action missionnaire ont précédé la conquête coloniale et bien des conversions de chefs africains furent motivées par des ambitions politiques que confère l’accès à de nouvelles notoriétés, à une médecine plus efficace, à de nouveaux pouvoirs symboliques, à l’apparat vestimentaire en passant par les armes… Les premières incursions sont vécues comme une rivalité entre Arabes, Français, Anglais, Allemands

que renforce l’hostilité à la pénétration étrangère. Les pères blancs, pour les bantou, ne sont qu’une nouvelle variante des Arabes esclavagistes : la plupart des convertis, avant la colonisation, sont d’ailleurs des enfants des missions, vivant dans des villages chrétiens, ce sont des esclaves rachetés qui vivent sous protection armée.

Tout commence à changer après 1885. Par la Conférence de Berlin, alors que le Rwanda n’est pas encore véritablement découvert, ce pays devient zone coloniale allemande.

 

III – La colonisation ou l’ethnicisation des rapports sociaux

La domination coloniale, pour le peuple rwandais notamment, fut d’abord un phénomène d’acculturation, de calamités et de déstructuration des relations sociales. La vision colonialiste des Bantous - son schéma raciste et élitiste - n’est pas une donnée culturelle qui serait restée extérieure au monde rwandais. En instrumentalisant les pouvoirs royaux, en inculquant cette vision qui était étrangère à leurs traditions et à leurs coutumes, les colonisateurs ont persuadé la première génération de lettrés, les Tutsi, de leur supériorité. " L’orgueil des uns sera à la hauteur de la frustration des autres ". Mais ce sont surtout les Belges, succédant aux Allemands, après la première guerre mondiale, qui vont réussir à " bétonner les mentalités ", à tel point que l’interprétation colonialiste de l’existence de deux ethnies s’autoréalisera.

Dans la région, le partage colonial s’étalera sur 20 ans (1890-1910) attribuant le Congo au roi Léopold II de Belgique, l’Ouganda aux Britanniques, le Rwanda aux Allemands. Les frontières seront définitivement fixées à la Conférence de Bruxelles en 1910. Mais, à cette date, le paysage humain est déjà complètement bouleversé. De 1890 à 1905, les militaires blancs et leurs tirailleurs se succèdent pour marquer de leur empreinte les territoires. Ils sont perçus non seulement comme une nouvelle vague d’intrus succédant aux Arabo-swahilis esclavagistes et aux missionnaires qui les somment d’abandonner leurs croyances païennes et sataniques, mais ce sont de plus des " monstres ". Comme ils maîtrisent les armes à feu, toute résistance semble impossible mais surtout, ils constituent une " marche des microbes ". Les calamités se succèdent. Après la peste bovine, en 1892 se déclarent une épidémie de variole, puis de la chique(1), les maladies vénériennes, le typhus. Rien qu’en Ouganda la maladie du sommeil fait 200 000 morts. La rupture écologique est profonde comme elle le fut lors de la conquête des conquistadors en Amérique latine, le déséquilibre économique également. L’introduction de nouvelles formes de production extensive et intensive comme le café et le coton, la diffusion de la monnaie et l’imposition de la fiscalité substituent à des logiques communautaires et d’autosubsistance, des logiques basées sur le profit et la promotion individuelle provoquant incompréhensions et rupture des lignages. Quant aux écoles, outre la vision du colonisateur, elles diffusent des technicités non reconnues par les chefs de clans, sapant leur autorité tout en incitant à la mobilité perturbant l’autorité traditionnelle.

Pour se diffuser, ces transformations touchent d’abord le cœur du système et la périphérie des " exclus ".

Les Allemands rigidifient et instrumentalisent la monarchie royale. Ils imposent leur conception centralisée de l’Etat. Laissant les missionnaires quadriller le pays, les résidents allemands peu nombreux sont conçus comme des tuteurs destinés et déterminés à transformer le pouvoir royal en autorités administratives centralisées. Or, l’Etat royal, comme nous l’avons souligné, fondé sur une adhésion de type religieux avec une hiérarchie d’alliances claniques n’excluait pas le morcellement des pouvoirs détenus par des réseaux de lignages et d’autorités claniques régionales. Avec la caution de l’Eglise missionnaire, les Allemands imposèrent une structure hiérarchique pyramidale et une féodalisation des rapports de dépendance. Ils firent reconnaître leur autorité en jouant sur les divisions, par la supériorité de leurs armes à feu à répétition. L’ambiance de désarroi, de terreur et de catastrophe qui régnait à cette époque leur facilita la tâche. La corruption joua également son rôle d’asservissement des esprits. D’autant que la culture rentière du café laissa quelques subsides à cet effet : les plantations intensives d’arabica sont lucratives, les exportations passent d’ailleurs de 8 tonnes en 1904 à 500 tonnes en 1913.

Quant aux pères blancs, fidèles en cela à leurs conceptions médiévales, en se faisant attribuer d’immenses domaines fonciers de 200 hectares et plus, ils deviennent dans le langage bantou " des rois sans couronne ". Ils exigent d’ailleurs, au même titre que les autres pouvoirs, des corvées tout aussi draconiennes. Mais leur charité chrétienne y trouve quelques consolations : la désorganisation et la famine sévissant à l’époque, ils nourrissent, soignent, avec soin, les rescapés ayant perdu toute affiliation.

C’est après la première guerre mondiale que les éléments du drame vont être véritablement réunis. L’Allemagne vaincue, les Belges et les Anglais négocient le partage des dépouilles : le Rwanda est réservé à la Belgique, le Burundi attribué à la Grande Bretagne. En 1919, une convention est signée en ce sens et entérinée par la SDN (Société des Nations). Ce changement de maître se traduit par une violence et une terreur accrues. Les nouvelles troupes d’occupation accompagnées de tirailleurs sénégalais ont laissé de tristes souvenirs : brutalités, expulsions, pillages, réquisitions de vivres, effondrement du commerce, disette, famine. En outre, le colonisateur belge est différent ; non seulement, il entend légiférer sur tout, mais partageant le bric-à-brac idéologique des missionnaires, il ne peut se contenter d’exploiter le territoire. Désormais, les seigneurs tutsi, après l’éviction des chefs récalcitrants et protestants, doivent régner sur tout le territoire. La royauté est mise sous tutelle, les chefferies et sous-chefferies sont confiées à des " princes " tutsi de bonne famille. Les Bahutu sont évincés, l’ethnicisation est en marche : en 1920, les Hutu occupent encore 20 % des chefferies, puis 7 % en 1933, 0 % en 1945. Parallèlement, sous la férule des missionnaires catholiques, les fondements ancestraux de la royauté s’effondrent : les fêtes païennes sont progressivement supprimées, les objets de culte saisis, les lieux sacrés démonisés. Commence dès lors le passage bienfaisant de ce qui fut dénommé la " tornade du Saint Esprit " : 7 000 baptisés en 1916, 176 000 en 1937, 365 000 en 1940, 1 million en 1955, 2 millions en 1970, soit les 2/3 de la population. Les protestants sont marginalisés, quant aux musulmans, très minoritaires, ils sont cantonnés dans l’opprobre car ce sont des " fils d’esclavagistes ". Léon Claisse, vicaire apostolique, se félicite de la création d’un Rwanda de type médiéval avec " son aristocratie tutsi faite pour commander, sa paysannerie hutu faite pour travailler, et l’Eglise, la main dans la main avec le pouvoir civil, faite pour éclairer l’ensemble ". Le Rwanda est donc en passe de devenir un royaume très chrétien et c’est naturellement à la jeunesse tutsi de haut lignage que revient le devoir d’assurer la pérennité de ce projet clérical.

Toutefois, le roi Musinga, qui a déjà été brièvement emprisonné en 1916, résiste à tous ces changements et, protestant, refuse de se convertir au catholicisme. A l’instigation de Monseigneur Claisse, ce " triste sire " est déposé en 1931 pour opposition au progrès. Son fils catéchumène, plus docile, lui succède. Rahahigwa est fait roi car, c’est une évidence, " le sens du commandement se transmet par le sang ".

L’Eglise, présente dans tous les actes de la vie des populations, " prêche aussi le café " à l’unisson des administrateurs belges et des colons. C’est, pour sûr, qu’il convient de détourner les indigènes de leur paresse naturelle et aussi de leurs mauvaises mœurs. Si la persuasion, les avantages économiques concédés sous forme de salaires de misère ne suffisent pas pour organiser spontanément l’émigration saisonnière vers les grandes plantations, les maîtres possèdent d’autres contraintes vis-à-vis des récalcitrants. L’intimidation et les punitions corporelles d’abord : les coups de fouet, appelé encore " la chicotte ", furent employés jusque dans les années 1950 ( !). Les corvées qui représentent jusqu’à 2 mois de travail par an désorganisent l’économie paysanne et pastorale et donnent naissance à un prolétariat rural misérable.

Plus structurellement, l’institution d’une lourde fiscalité par HAV (Homme Adulte Valide) accroît la dépendance vis-à-vis des autorités coloniales, et surtout, fige les appartenances prétendument ethniques ; en effet, pour des paysans ou des pasteurs, extérieurs à l’économie monétaire, vivant pour l’essentiel de troc, d’échange de services et d’autosubsistance, il n’existe d’autre solution pour régler l’impôt que celle consistant à louer leur force de travail contre salaire. Cette dépendance à caractère économique se double de l’institution, en 1930, du livret HAV sur lequel figure, outre l’identité, la mention d’une catégorisation définitive : Tutsi, Hutu ou Twa. Cet étiquetage social est de fait, une immatriculation raciale.

Mais, c’est essentiellement l’école qui sera le vecteur de l’assimilation, par les élites locales, de l’idéologie raciste, les missionnaires apprenant à leurs élèves l’histoire reconstituée de leur peuple.

Bien que le régime belge ait eu bien des réticences à former de manière trop prématurée une élite locale, existaient, néanmoins, outre le réseau d’écoles primaires, quelques rares établissements secondaires. La voie supérieure passait par les séminaires chargés de former des cadres auxiliaires : assistants médicaux, vétérinaires, agronomes ou cadres administratifs intermédiaires. La place des colons, bien sûr, devait rester incontestée. La division " ethnique " étant ce qu’elle était, il n’y a guère lieu de s’étonner de la place réservée aux élèves tutsi. En 1958, ils étaient 4 fois plus nombreux que les Hutu. Ainsi à la veille de l’indépendance, avec l’émergence d’une micro-bourgeoisie instruite étouffant sous la tutelle bureaucratico-cléricale, la question sociale au Rwanda était moins une question de redistribution des terres qu’un problème d’élites aspirant à la reconnaissance. Et ce, dans un climat extrêmement tendu ; la domination du colonisateur ayant destructuré les relations sociales jusqu’à en modifier la nature, l’élite tutsi ne pouvait qu’être rejetée,  l’arrogance des chefs, petits chefs et de leurs progénitures, convaincus de leur supériorité raciale, provoquant, symétriquement, leur croissante impopularité.

Dès les années 1950, le malaise est patent d’autant que cette époque est celle de la décolonisation. L’ONU presse la Belgique de démocratiser le régime rwandais, de prévoir les modalités du passage du pays à l’indépendance et surtout le colonialisme est en perte de vitesse en métropole ; les fonctionnaires flamands s’identifient aux paysans hutu dominés par les seigneurs tutsi, les nouveaux pères blancs, formés à l’action catholique issue de la Libération en prenant la relève des anciens, sont choqués par l’inégalité sociale ; un nouvel esprit règne sur le Vatican…Les dirigeants tutsi se sentent trahis, ils agitent les spectres du communisme, du protestantisme et même de l’islam. Pour les Belges, il devenait urgent s’ils ne voulaient pas perdre toute influence sur le pays de pousser en avant une nouvelle élite. Quoi de mieux que des élections et des partis chrétiens ? La volte-face du colonisateur contenait en germe les premiers massacres et l’exode de masse avant la tragédie suivante.

 

IV – Volte-face du colonisateur, manipulations et racisme des élites hutu pour une indépendance factice

 

La lutte pour l’indépendance est un conflit qui oppose deux élites concurrentes pour la conquête des places. Il prend très vite en otage l’ensemble du peuple rwandais avec la complicité intéressée du colonisateur qui entend conserver sur place ses intérêts.

En 1956, les premières élections se déroulent pour élire des représentants dans les sous-chefferies. Les Hutu l’emportent majoritairement. C’était attendu. Mais la victoire leur échappe. Pour la désignation aux instances supérieures, le scrutin étant indirect, les relations de pouvoir, et les pressions qu’elles supposent, permettent aux Tutsi d’y conserver la majorité. Mais les Hutus ont pris conscience de leurs forces, et, à l’ombre bienveillante du colonisateur, ils entendent se donner le temps et les moyens de conquérir le pouvoir. Il n’en est pas de même pour l’élite tutsi qui réclame tout de suite le renforcement de ses prérogatives, la fin de la tutelle coloniale et exige, sans attendre, l’indépendance. Une course de vitesse s’instaure. Les Pères blancs, jamais avares de leurs conseils et de leurs services poussent à la création d’un parti hutu démocrate chrétien… La lutte des Partis n’est-elle pas un gage de démocratie ? D’ailleurs, les séminaristes soutiennent, comme le mouvement ouvrier belge, " les évolués ruraux ". Monseigneur Perraudin, s’exprimant dans le journal de la JOC, en 1954, n’écrit-il pas qu’il convient de " défendre le menu peuple hutu contre l’aristocratie tutsi ? " Quoi de plus progressiste en apparence que de rejouer la Révolution de 1789 en terre africaine ?

Paraît, en 1957, le Manifeste des Bahutu, écrit en bonne collaboration paternaliste avec ces chers missionnaires. La prose est éloquente : le partage racial des places de pouvoir y est exigé, des quotas de représentation s’appuyant sur les fameux livrets HAV sont revendiqués comme technologie sociale permettant d’opérer le tri, et en cas de litige sur la qualité raciale d’individus, il est suggéré de faire appel à des médecins : comme chacun sait ( !) la race est une question de sang, de mesures et d’examens de la forme des crânes ! Le discours raciste du colonisateur est retourné contre les " nègres blancs ", ces étrangers qu’il faut expulser dans leur pays d’origine s’ils n’acceptent pas cette " démocratie des quotas ". Pour le colonisateur, l’impact de Nuremberg semble effacé…

Malgré toute l’orchestration de cette manière très particulière de conduire un peuple vers une indépendance factice, les faits ne corroborent pas la propagande colonialiste : selon une enquête menée en 1950, la moyenne des revenus entre Hutu et Tutsi est pratiquement la même. La lutte qui, à la veille de l’indépendance met le pays en effervescence ne concerne que les élites scolarisées hutu et tutsi, soit quelques milliers de personnes. Mais le marquage élitiste et racial prégnant, la minorité de 17 % que représentent ces Tutsi sont gros de ravages à venir.

En 1959, le mouvement social hutu se transforme en Parti du Mouvement pour l’émancipation des Hutus (PARMEHUTU). Son fondateur n’est autre que Grégoire Kayinbanda, ancien secrétaire particulier de Monseigneur Perraudin, archevêque de Kigali. Dans la foulée, se crée l’UNAR (Union Nationale Rwandaise), radicale, réclamant l’indépendance immédiate. Des dignitaires tutsi entendent à cet effet s’appuyer sur certains pays " socialistes ". Mais, certains chefs tutsi, ménageant l’avenir, préfèrent adhérer au RADER (Rassemblement démocratique rwandais) plus " réformiste ", prêt à s’allier au PARMEHUTU, d’autant que l’UNAR, se référant à Lumumba, est accusée d’être non seulement pro-communiste mais de rassembler de surcroît… tous les féodaux.

Des troubles éclatent, des extrémistes tutsi, suite à la répression d’une de leurs manifestations, en appellent à l’assassinat des chefs hutu, " ces serpents qu’il faut écraser ". En automne 1959, à la suite de provocations, encadrée par le PARMEHUTU, une véritable jacquerie éclate : des milliers de huttes sont brûlées, plusieurs centaines de Tutsis sont tués. En représailles, des leaders hutu sont assassinés. Acheminés du Congo, des paras belges interviennent, instaurent l’ordre d’un régime militaire qui procède à l’épuration de l’UNAR dont la moitié des leaders sont démis de leurs fonctions et remplacés par des Hutu.

Des élections communales ont lieu en 1960. Le PARMEHUTU obtient une majorité écrasante. Le 28 janvier 1961, Kayinbanda organise un coup d’Etat, instaure la République et, sans attendre la proclamation de l’indépendance, organise des élections législatives qui évincent totalement les Tutsi du pouvoir.

En 1962, sûre de conserver son influence, la Belgique accorde l’indépendance à cette République dont les orientations racistes sont sans équivoque. Les Tutsi, fichés, sont traités comme une minorité étrangère, ils sont pressés de retourner en Abyssinie (Ethiopie).

Pourtant, en Europe, à droite comme à gauche, l’on vante les mérites de cette démocratie rwandaise du peuple majoritaire qui s’est débarrassée de la " clique des féodaux ". Face aux persécutions dont ils sont l’objet, il ne reste plus, pour les anciens enfants chéris du colonisateur , quelle que soit leur ascendance, que le chemin de l’exode. Ils fuient vers les pays limitrophes. Cette diaspora, bouc émissaire d’un passé colonial revisité, se répartit entre le Burundi, l’Ouganda, le Zaïre et la Tanzanie, soit 700 000 personnes, les 2/3 des Tutsi.

En 1963, quelques centaines de réfugiés venus du Burundi, tentent de revenir en force ; ils sont écrasés par les militaires belges… toujours présents. Le PARMEHUTU, fragilisé par des rivalités internes, en profite pour susciter une véritable " fureur collective " contre la " 5ème colonne de cancrelats ". Résultats : plus de 100 000 personnes sont massacrées, des personnalités de l’UNAR et du RADER sont exécutées. Le pouvoir devient régime de Parti unique en 1966. En Europe, on minimise. Quelques rares voix d’intellectuels s’indignent comme Bertrand Russel qui déclare " c’est le massacre le plus horrible et le plus systématique depuis l’extermination des Juifs par les nazis ". Et ce n’est qu’un début…

1973, nouvelle vague de terreur, des pogroms sanglants sont organisés. Le Père Naveau, à la tête des Comités de Salut public, purifie l’administration, les Tutsi qui y occupent encore des postes, en particulier dans les établissements scolaires, sont chassés. En juillet de cette même année, nouveau coup d’Etat. L’armée installe Juvenal Habyarimana. La IIème République proclamée est un régime présidentiel à parti unique ( !) doté d’une Constitution en 1978. Le PARMEHUTU devient MNRD (Mouvement National Révolutionnaire pour le Développement). On n’hésite pas à se payer de mots lorsqu’il s’agit d’évincer des rivaux.

Derrière l’image d’Epinal d’un " petit pays laborieux " diffusée par les soutiens du régime, l’Eglise catholique comme les assistances étrangères, un régime " moral " à la Salazar se met en place avec sa presse catholique unique et omniprésente. Il n’est pas rare qu’y soit relatés, comme des miracles, les dires des collégiennes qui dialoguent en public avec la Vierge Marie. Quant à l’émigration tutsi qui, dans sa quasi-totalité n’a rien à voir avec la lignée royaliste, le droit au retour lui est refusé. L’accès des Tutsi, qui demeurent au Rwanda, aux écoles et aux emplois est limité par le quota de 9 %. La conception de l’Histoire ramenée à une guerre inexpugnable des races, et ce, depuis la nuit des temps, interdit tout pardon, toute solidarité. Elle agit comme une causalité diabolique ; il s’agit de massacrer à titre préventif, afin d’éviter d’être massacré. Elle se révélera comme prophétie auto-réalisante sous l’effet de trois facteurs convergents qui transformeront le drame en tragédie : l’effondrement économique, résultat de la crise de la Dette, provoquée par le FMI et la Banque mondiale, les victoires du FPR qui désarticulent le pouvoir impopulaire et provoquent en retour l’apparition de l’extrémisme du Hutu Power et surtout, la guerre secrète de l’Elysée, sabotant les accords de paix d’Arusha, soutenant jusqu’au bout les extrémistes, préparant une " guerre populaire " dont le caractère " génocidaire " n’est plus à démontrer.

 

V – Préparation, exécution du génocide

 

" L’espoir immense soulevé durant les années 1980-90 par la chute de l’apartheid en Afrique du Sud a été terni par la résurgence sur le continent africain des années les plus sombres de l’Histoire du XXème siècle " Jean-Pierre Chrétien

Au Rwanda, sur 26 000 km2, soit l’équivalent de 4 départements français, en 1973 vivent 7 à 8 millions de personnes. Cette même année, le régime dictatorial de Juvénal Habyarimana s’engage dans une politique désastreuse de changements structurels, soutenu en ce sens par la Belgique, la France et la Suisse. Il s’agit, bien sûr, d’insérer le Rwanda dans l’économie mondiale en développant ses capacités d’exportation de café, de thé et d’étain, et ce, au détriment des besoins locaux et pour les plus grands bénéfices d’une bourgeoisie " compradore " en gestation. Mais, en 1980, les cours des matières premières s’effondrent, l’étain d’abord puis le café et le thé. Les prêts consentis par les organismes mondiaux de la finance amènent le FMI à imposer un plan d’ajustement structurel draconien. C’est la spirale de l’endettement pour rembourser la dette. De 1976 à 1994, la dette extérieure est multipliée par 20. D’autant qu’une catastrophe n’arrivant jamais seule, le franc rwandais dévalué de 67 %, les prix des biens importés explosent ( + 79 % pour l’essence). Le FMI impose donc le gel des salaires, les licenciements dans la fonction publique et bloque le prix du café à l’export. Dans le même esprit, les sociétés étrangères connaissent une baisse des plus sensibles des impôts alors même que les taxes sur la consommation sont augmentées. Toutes les couches de la population sont touchées, en particulier les jeunes qui n’ont rien à perdre et vont constituer un réservoir de recrues pour les milices hutu et l’armée. Le mécontentement est profond et les frustrations nombreuses ; en effet, le régime a été incapable de développer une industrie nationale et des services publics, son caractère ruralisant et catholique l’a amené à refuser d’introduire un contrôle des naissances, l’explosion démographique se traduit par conséquent, par un manque de terres et l’apparition massive d’un sous prolétariat désoeuvré. L’épidémie du SIDA qui sévit rend fou et sans espoir les démunis. Les riches face à la masse appauvrie sont par ailleurs de plus en plus riches et plus rapaces : en 1982, 10 % des plus riches prélevaient 20 % du revenu rural ; en 1994, c’est 51 % du revenu rural qui est accaparé par cette couche des 10 % les plus riches, sans compter la corruption et les revenus " compradore " qu’elle empoche.

Le pouvoir ne reste pas indifférent, pour autant, vis-à-vis de cette montée des périls,  face à la rage sociale qui monte, le seul frein étant la vindicte raciste, l’enrôlement dans l’armée est plus efficace. Les dépenses militaires triplent de 1990 à 1992.

C’est que, entre-temps, le danger a pris un autre visage. En 1987, le Front patriotique Rwandais (FPR) est sorti de la clandestinité. Il n’a plus rien de commun avec l’UNAR et sa tradition monarchiste. Il est parvenu à rallier des leaders hutu écoeurés par le népotisme et la corruption du régime. Le 1er janvier 1990, quelques milliers de soldats du FPR attaquent au Nord-Est. Ils menacent la capitale, leur offensive est brisée aux portes de Kigali en octobre. Il a suffi d’un coup de téléphone, le 4 octobre, entre Habyarimana et Mitterrand, afin que soient dépêchés, en catastrophe, des contingents français, belges et zaïrois. Comme le reconnaîtra (en 1999) Robert Galley, l’opération Noroît sous couvert d’intervention humanitaire a stoppé l’avancée de la " 5ème colonne " du FPR et, pour sauver, in extremis, le régime à bout de souffle. A partir de cette date, l’Elysée, en dehors de tout contrôle parlementaire, va mener au Rwanda une guerre secrète, bien décidé à prendre la relève néo-coloniale des Belges défaillants. Tout sera entrepris pour tromper l’opinion publique française. Le FPR, ces " khmers noirs " sont assimilés par les médias aux sinistres " polpotiens ". La désinformation est totale, la situation au Rwanda est présentée comme le résultat d’une lutte tribale ancestrale où il convient, selon les socialistes mitterrandiens, de défendre le 1789 africain, comprenne qui pourra… Comme l’écrit Mongo Beti, écrivain camerounais " le tribalisme est comme la tarte à la crème du discours néo-impérialiste. Il est en passe d’évincer le cannibalisme, naguère si cher à la langue de bois du colonialisme pur et dur ".

Pour calmer ses sueurs froides, le régime étend sa répression à tout le pays, 8 000 suspects sont jetés en prison. Avec Paul Kagamé à sa tête le FPR change de stratégie, recourt à la guérilla et parvient à rallier de nouveaux exilés.

La conjonction de la crise économique dans tout le pays, de la guérilla au Nord, de l’opposition hutu prête à s’allier aux rebelles et des pressions internationales obligent le régime à lâcher du lest, à se démocratiser en apparence et la Françafrique à s’ingérer de plus en plus dans les affaires de ce pays afin de défendre son pré carré contre une possible irruption anglophone dans cette partie du continent.

Ainsi, la liberté de la presse est rétablie, le pluripartisme autorisé. Il a comme conséquence de favoriser les rencontres entre l’opposition hutu et le FPR en Ouganda, en Europe… Le régime est aux abois, il accepte que des négociations s’engagent en Tanzanie ; un cessez-le-feu intervient en juillet 1992.

Un programme de coopération militaire est signé entre la France et le Rwanda. Les Forces Armées Rwandaises passent en 4 ans de 5 000 à 50 000 hommes. Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée de 1991 à 1995, justifie cette politique d’armement massif, d’encadrement et de formation des FAR par la " nécessité de sécuriser les Etats alliés ", d’ailleurs, Raison d’Etat oblige " en politique on fait avec ce que l’on a ". Plus grave, de 1991 à 1994, des machettes, des pics, des haches, des faux, des serpes sont achetées en masse. Beaucoup plus tard, la commission sénatoriale belge révélera que 3 365 568 kg de ces matériels ont été acquis pour 4 671 583 dollars. La France fournit les armes à feu, la Chine les armes blanches, les grandes banques et l’Egypte de Boutros Boutros Ghali, les dollars (2). Si un génocide, ça se prémédite matériellement, l’on peut ne pas ménager sa peine pour intimider avant d’occire. Paul Kijoud, Directeur des affaires africaines et malgaches (3) rencontre secrètement, en janvier 1992, Paul Kagamé. Il prévient " si vous n’arrêtez pas le combat… vous ne retrouverez pas vos frères, vos familles parce que tous auront été massacrés ".

Mais cela ne saurait suffire, encore faut-il préparer les esprits au pire et saboter les négociations de paix.

En 1992, sont créées les milices hutu interahamwe (ceux qui agissent ensemble… et tueront ensemble) puis les Comités de Défense de la République (les CDR) et à l’intérieur de ceux-ci émerge le Hutu Power. Les 10 commandements du Hutu, un véritable évangile de haine contre " les cafards, les cancrelats et leurs complices " sont largement diffusés. Mais l’écrit n’est guère satisfaisant pour toucher, mobiliser les masses en particulier les jeunes. Le clan élyséen et l’Akazu (4) ont une idée géniale. A côté de Radio Rwanda trop officielle, il suffit de créer une radio indépendante (!), de copier la formule NRJ, la musique, les chansons populaires seront ponctuées d’appels aux meurtres. Radio des Mille collines naît en 1993, elle touchera des milliers d’auditeurs et effectivement elle sera terriblement efficace. A chaque fois que les négociations se traduisent par une ouverture politique vers la paix, des tueries et des pogroms la compromettent. Ainsi, en octobre 1993, la Croix Rouge dénombrera plus de 100 000 victimes.

Malgré tout, contre toute attente, les accords de paix sont prêts de se conclure. Et, pour " Mitterrand la machette ", ces accords prévoyant de réduire l’armée de 50 000 à 15 000 hommes avec incorporation de 6 000 hommes du FPR et un encadrement 50/50, FAR/FPR, sont inacceptables. Pour preuve, les déclarations d’Hubert Védrine qui les qualifie de " maladresse ", " d’inconséquence ". Bernard Debré dont l’onctuosité diplomatique ne constitue pas sa tasse de thé, parle " d’une stupidité à toute épreuve ", quant au Général Quesnot, plus explicite, il laisse entrevoir les mobiles de l’action de la France  " j’estimais que ces accords faisaient une part exorbitante au FPR ".

Le 1er janvier 1994, pour se couvrir et couvrir son allié, la France impose le Rwanda au Conseil de Sécurité de l’ONU, ainsi que le Maroc et Djibouti. A un mois du génocide, ces alliés de la Françafrique font partie des 15 membres de cette instance internationale.

Pendant ce temps, Théoneste Bagosora, colonel en retraite, membre éminent de l’Akazu, suit en auditeur libre ( !) les négociations d’Arusha. elles sont sur le point d’aboutir, il claque la porte. Sûr de son fait et de ses appuis, il déclare retourner à Kigali " pour préparer l’Apocalypse ".

Le 6 avril 1994, l’avion du Président Habyarimana est abattu avant de se poser sur l’aéroport de Kigali. Le colonel Bagosora tient parole. A la tête de la fraction extrémiste hutu, il s’empare du pouvoir et, dans les locaux de l’ambassade de France, il installe son gouvernement. Le soir même, autour de la colline de Massaka, là même d’où ont été tirés les missiles, 3 000 habitants hutu sont éliminés. " Aucun témoin ne doit survivre ". Les FAR attaquent un petit contingent du FPR, stationné près de Kigali en vertu des négociations d’Arusha. Le FPR riposte et lance une offensive générale.

Le 6 avril toujours, dans la soirée, le génocide a commencé. Des groupes de militaires et de miliciens, munis de listes, entament méthodiquement le massacre des Tutsi et des " Hutu complices ". Simultanément des tueries débutent dans différentes préfectures frontalières, les machettes sortent des caches pour être distribuées. Radio Mille Collines prêche la " nécessité de faire le travail " au nom de " l’autodéfense civile ". " Ce sont des antéchrist, c’est une race de gens très mauvais. Je ne sais comment Dieu va nous aider à les exterminer… Mais continuons à les exterminer… Venez chers amis, félicitons-nous ! Dieu est juste !… (chants)… Il faut éradiquer les cafards, les rats, les serpents, procéder au balayage des feuilles sèches de bananiers avant de les brûler … (chants) ". Les autorités locales réticentes sont éliminées, les écoles deviennent des abattoirs, des lieux d’aménagement de charniers. Les gens armés rabattent le gibier humain débusqué, les miliciens armés de machettes " font le travail ", les diplomates chargés de justifier les tueries les présentent, dans les enceintes de l’ONU, comme des mouvements populaires spontanés. Si l’hystérie est sans conteste collective, l’ethnicide a été une affaire de cadres avant d’être un vécu rural.

Bilan, après quelques mois, 1 million de morts dont la moitié de Tutsi représentant les ¾ de ceux qui résidaient encore au Rwanda ou qui y étaient revenus dans l’espoir du retour à la paix.

Le FPR se rapprochant de Kigali, du 9 au 12 avril, l’armée française pleine d’humanité, intervient pour évacuer les Européens et tout le gratin du régime. Le contingent belge des casques bleus se retire, le FPR parvient le 11 avril à Kigali. Mais ce n’est pas fini. Edouard Balladur, premier Ministre, s’oppose au Président Mitterrand. Il refuse l’opération de reconquête –c’est qu’il ne faut pas publiquement contresigner le génocide- Il tombe néanmoins d’accord avec le Maître de l’Elysée pour une opération de protection du repli des FAR. C’est l’opération Turquoise à caractère humanitaire ( !). Elle obtient la caution de l’ONU. Ainsi les principaux chefs du Hutu Power sont exfiltrés dont Agathe Habyarimana et Ferdinand Nahimana, théoricien du génocide et Directeur de Radio Mille Collines. Ces gens en savent trop, ils vivront donc à l’abri des regards et aux frais du contribuable français. Sous la protection de l’armée française, un million de Hutu sont rassemblés à la frontière zaïroise, il s’agit sous couvert de protection des réfugiés fuyant le FPR de créer un sanctuaire, un Hutuland d’où partirait la reconquête…

Le 19 juillet 1994, le FPR met en place à Kigali un gouvernement d’Union nationale qui comprend des responsables Hutu. Il réintègre plusieurs milliers de militaires des ex-FAR, organise des débats de réconciliation, supprime les sinistres papiers d’identité à références ethniques.

Mais ce même mois, plusieurs hauts responsables du génocide sont reçus à l’Elysée. Le Général Huchon à qui le lieutenant-colonel Rwabelinda demande d’urgence l’intervention française lui répond " Votre gouvernement a une mauvaise image : le génocide est trop voyant pour que l’armée française puisse intervenir ". Deux jours plus tard, Radio Mille Collines, toujours en activité, répercute à sa manière : " Nos amis français vont nous aider si nous ne paraissons pas si désagréables. Ne laissez plus les cadavres sur les routes ; mettez-les dans les bananeraies pour que ça ne se voit pas ".

Encadrés par les FAR et les milices Hutu Power, ravitaillés par l’ONU via les soutes de l’armée française, ceux que l’on présente comme des réfugiés, en fait encadrés et entraînés de force par les " génocidaires " qui se cachent dans cette masse d’hommes, de femmes et d’enfants, vont vivre un calvaire qui va durer 2 ans. Sous prétexte qu’ils seraient tous assassinés s’ils rentraient au Rwanda, et qu’il est impossible de séparer le bon grain de l’ivraie, la France, la Communauté internationale vont acheminer aide et nourriture dans ces camps où l’on vit dans des conditions effroyables et tenter ainsi de créer aux portes du Rwanda des abcès de fixation. D’ailleurs, aujourd’hui l’on en sait plus sur les véritables objectifs de cette opération humanitaire. A proximité des camps de réfugiés, Goma devient le siège de la Banque du gouvernement hutu en exil. Des armes arrivent malgré l’embargo proclamé par l’ONU. Des banques privées telles la Bongolaise, la Générale des Banques, la BNP, la Dresdner Bank acceptent les ordres de paiement de la banque hutu. Les complicités se situent au plus haut niveau.

Il faudra 2 ans pour que cette machination se termine par un fiasco : las de supporter les raids des milices hutu, les zaïrois se révoltent. En septembre, octobre 1996, ils lancent conjointement avec l’armée rwandaise du FPR une opération éclair sur les camps de réfugiés. Les ex-FAR se débandent. En quelques jours, contre toute attente, 700 000 réfugiés rentrent librement au Rwanda. C’est la fin de l’opération Turquoise.

Les acteurs et les véritables commanditaires de ces crimes contre l’Humanité sont apparus au fil des évènements relatés. Restent à souligner encore plus les responsabilités du gouvernement français sous la présidence de François Mitterrand. " Responsable mais pas coupable ", voire !

Il est vrai que le système de pouvoir en place à Paris a permis de rendre possible le génocide. Si comme l’écrit François Xavier Verschave dans son ouvrage " Noir silence " " les ingrédients essentiels de la cuisine franco-africaine (sont) l’irresponsabilité élyséenne, l’absence de contrôle des services secrets, le poids excessif du lobby militaro-africaniste, le détournement de l’aide publique, la corruption, l’affairisme, le trafic, le soutien aux dictatures claniques, le syndrome de Fachoda et l’obsession francophone ", si l’on peut compléter ce verdict structurel en soulignant le caractère antidémocratique et le fonctionnement monarchique de la Vème République couplé à l’influence d’un lobby africain fondé par Foccart, jamais démantelé, toujours à l’œuvre bien que se diversifiant avec l’arrivée des socialistes au pouvoir en 1981, s’il est assuré que, par ce système, l’Elysée a mené une guerre secrète au Rwanda, en dehors de tout contrôle parlementaire et qu’à cet effet a été mobilisée, plus ou moins hors hiérarchie, une sorte de garde présidentielle privée, immergée dans la nébuleuse des services secrets, si comme l’ont démontré JF Boyart et Gus Massiah (5), l’Elysée a travaillé en sous-main à l’échec des négociations d’Arusha, reste à l’illustrer, à étayer ces accusations par des faits et témoignages sans équivoque.

 

Pour conclure sur les responsabilités de crimes contre l’Humanité

Ceux qui ont préparé, organisé le coup d’Etat, après l’attentat commis contre l’avion du Président Habyarimana tout particulièrement les politiques et militaires de haut rang sont ceux là-même qui ont donné directement les ordres d’exécution d’un génocide planifié, prémédité. Ces Rwandais du Hutu Power sont les véritables meneurs d’un des principaux crimes du XXème siècle dont le caractère abominable n’est plus à démontrer. A la différence des nazis qui tentèrent d’occulter l’extermination des Juifs, celle-ci s’est réalisée en pleine lumière, les responsables se protégeant derrière le rideau de fumée d’une hystérie collective prétendument spontanée, en fait minutieusement orchestrée. De fait, les " génocidaires " ont entraîné la masse à tuer en masse en utilisant l’argument ultime, d’une simplicité diabolique, diaboliquement efficace : " Si tu ne tues pas avec nous, tu es mort ".

Donner la mort pour conserver la vie était en outre un comportement résultant de la propagande diffusée après l’indépendance factice du pays. Tout au long du processus de colonisation la Belgique avait formaté les esprits en ce sens. Les Belges ont laissé derrière eux un système implicitement exterminateur. Le racisme fabriqué, enseigné, cette haine de l’autre contenaient potentiellement la mort du différent, de l’étranger " éthiopien ", et ce, au nom de la sauvegarde de la race.

La Communauté internationale porte également une très lourde responsabilité. Sous le prétexte d’une apparente neutralité vis-à-vis d’un conflit qualifié d’ethnique, les grandes puissances, l’ONU, ont laissé s’effectuer l’irréparable. Pire, sous couvert d’une opération humanitaire, ils ont protégé les " génocidaires ", tentant ensuite de se racheter aux yeux de l’opinion publique mondiale en instaurant un Tribunal pénal international sans moyens. De fait, ils font partie de cette chaîne de duplicité et de complicité non avouées, destinées notamment à travestir les menées impérialistes de la France bien décidée à préserver coûte que coûte, son pré carré africain. Que dire, par ailleurs, de cette crise de la dette provoquée, entretenue, jamais contenue par le FMI et la Banque mondiale qui fut l’un des éléments déclencheurs du processus paroxystique de violences et de terreur, sinon qu’elle n’a suscité aucun sentiment de culpabilité chez ces pontifes de la finance mondiale. Au contraire. Leur cynisme ne connaît aucune limite. Ils exigent désormais que les survivants du génocide remboursent les dettes de ceux qui les ont contractées pour les endeuiller, soit 155 millions de dollars par an. Pour octroyer de nouvelles " aides ", ils imposent la mise en œuvre d’un nouveau plan d’ajustement structurel prévoyant de limiter le nombre de fonctionnaires à 50 % de ce qu’il était avant l’instauration du gouvernement FPR. Dicter ces mesures draconiennes à un peuple meurtri ne les trouble pas, bien que le Banque Mondiale constate, en toute objectivité, que l’on dénombre 150 000 orphelins au Rwanda, que l’espérance de vie est passée de 42 ans en 1960 à 23 ans en 1994, que 80 à 95 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Mais, quelle qu’en soit la nature, les chiffres sont les chiffres !

Personne à l’étranger ne croit à l’innocence de la France, sauf le gouvernement français, ça va sans dire ! Encore fallait-il tenter hypocritement de la prouver.

Cette tâche revint au gouvernement socialiste qui, Paul Quilès en tête, mit sur pied une mission parlementaire d’enquête. Une liste de 52 témoins fut établie pour être interrogés à huis clos, les témoignages des militaires répétés et calibrés par la hiérarchie. Il y eut néanmoins quelques auditions publiques à l’occasion desquelles percèrent, pour l’occasion, quelques sourires de connivence entre Balladur, Juppé et les socialistes très mitterrandiens. On voulut bien reconnaître une vague responsabilité collective dans l’enchaînement tragique, fatal, des évènements. La cause était entendue, les dés pipés : Paul Barril trop exposé aux côtés du Hutu Power ne fut pas entendu, ni Dominique Lemonnier, ce trafiquant d’armes opérant depuis Paris pour le compte du " génocidaire " Cyprien Kayumba. Quant à Yvonne Galinier, elle qui voulait témoigner de ce qu’elle avait vu, des livraisons d’armes sur l’aéroport de Goma sortant de soutes d’avions français, des contrôles d’identité ethnique effectués par les soldats français et l’entraînement qu’ils pratiquaient des ex-Far et autres milices interahamwe, elle fut interdite d’audition, ça va de soi ! On ignora bien évidemment James Gasana, ancien ministre de la défense, confirmant à la presse étrangère que des soldats français étaient présents dans les centres de torture. Il n’était pas question non plus de mettre en cause le général Huchon, véritable animateur près de la cellule élyséenne de la politique rwandaise de la France, encore moins les généraux Quesnot et Lanwade, ni Bruno Delaye, successeur de Jean Christophe Mitterrand (occupé à d’autres affaires) pendant toute la période de préparation et d’exécution du génocide. Qui les connaît d’ailleurs ? Quant au gouvernement Balladur de l’époque, aux parlementaires de droite et de gauche confondus qui se sont tus, vous n’y pensez pas ! Avez-vous d’ailleurs fait le rapprochement entre le discours éloquent prononcé par Mitterrand à Oradour-sur-Glane le 10 juin 1994 et le génocide rwandais d’avril à juillet 1994 ! Cynisme et raison d’Etat se confondent.

Comme le souligne en recoupant les faits Colette Braeckmann et Medi Ba " tout porte à croire que les auteurs de l’attentat du 6 avril 1994 sont des soldats français " ; les 2 soldats du DAMI (6), présents sur les lieux d’où furent tirés les missiles sont connus, leurs noms furent publiés mais, eux, jamais inquiétés. Encore moins Jean Christophe Mitterrand, ami du fils Habyarimana, trafiquant le cannabis avec lui, et qui s’empressa de faire brûler quand il était encore temps … par l’armée française de l’opération Turquoise …les champs de haschich que l’on risquait de découvrir …

Charles de Beaume, directeur de la société SATIF, certainement un initié, celui-là même qui employait l’équipage français du Falcon 50, ne devait-il pas déclarer à la veuve du mécanicien Jean Michel Perrine " De toute manière vous ne saurez pas la vérité avant 30 ans, vos enfants la sauront peut-être… " Et puis comme le confia Mitterrand à ses proches au cours de l’été 1994 " Un génocide ce n’est pas très important dans ces pays là ".

Pendant 4 ans, l’Elysée, avec la complicité du gouvernement Balladur, a mené une guerre secrète contre le FPR au profit des " génocidaires " ; il a choisi son camp, se mouillant au delà de l’imaginable. Les médias ont, de leur côté, " rivalisé d’astuces pour rendre acceptable l’inacceptable " et travailler l’opinion pour qu’elle ingurgite le bric-à-brac idéologique de l’intervention humanitaire soi-disant destinée à protéger les " génocidaires " contre d’autres " génocidaires " potentiels.

Accusateurs, deux millions d’orbites énucléés fixent la tombe de " Mitterrand la machette ".

 

Deux millions d’orbites énucléés hantent, hanteront la conscience de Français qui n’ont rien vu, rien su, rien compris.

 Gérard Deneux

 

 (1) parasite venu d’Amérique du Sud 

(2) à cette époque, il cumule les fonctions de Secrétaire Général de l’ONU avec le poste de Vice-Ministre égyptien des Affaires étrangères. En 1991, l’Egypte a consenti un prêt, sans intérêt, de 6 millions de dollars

(3) le titre lui-même fleure bon le parfum ranci de la " Coloniale "

(4) la Maison, en fait, le clan de la femme de Juvénal Habyarimana

(5) " Les Temps Modernes " n° 583

(6) Détachement d’Assistance Militaire à l’Instruction

 

Sources

  

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