" Timeo hominem unius libri "
" Je crains l’homme d’un seul livre "
contribution de Hakim Feddaoui

 

Depuis que le Gouvernement américain de G.W Bush a déclaré et enclenché la croisade de l’axe du Bien contre l’axe du Mal, répondant ainsi à l’attaque contre les " Twin Towers ", un amalgame est soigneusement entretenu.

Le Gouvernement américain parle de guerre contre le terrorisme ; une guerre qui ne se fait pas contre un Etat défini, géographiquement localisable et avec qui l’on pourra, une fois la guerre terminée, signer un traité de paix ; il s’agit plutôt, là, d’un ennemi d’un nouvel ordre : indéfinissable et obscur. Cette réalité de l’ennemi d’un ordre nouveau a amené les Etats-Unis à créer des concepts de guerre tout aussi abstraits et obscurs comme celui de " guerre préventive " (1). Cela donne le droit aux Etats-Unis de frapper n’importe où dans le monde dès lors qu’ils considèrent que la " cible " est potentiellement (ou fictivement) dangereuse, sans que la Communauté Internationale ne puisse rien dire (ou faire).

Contre un ennemi approximatif, des mots approximatifs pour une attitude approximative. Une " légitime défense illégitime " en fait et en droit. Aussi, le Gouvernement américain nous montre comment on est en droit de frapper quelqu’un que l’on considère comme potentiellement (ou fictivement) dangereux. Une certaine légitimation de l’attitude des " visages pâles " contre les Indiens et des Nazis contre les Juifs d’Europe par les représentants (auto-proclamés) de l’axe du Bien.

Dans la continuité, l’amalgame subtil entre l’Islam et l’islamisme, le musulman et le terroriste, l’arabe et l’intégriste, Saddam Hussein et Ben Laden, le jeune de banlieue et les pirates de l’air aux cutters, est relayé par les médias de communication qui n’ont plus vocation à informer mais à faire de la com. ; ce qui doit d’ailleurs, nous interpeller sur la réelle existence d’une déontologie au sein de ces médias mais également sur cette " dictature douce " qui, par un trop plein d’informations souvent superficielles voire fausses, nous " fainéante " à aller chercher l’information juste, là où elle se trouve.

C’est dans ce contexte entretenu que le magazine lyonnais " Lyon MAG " menait son enquête sur les réseaux terroristes dans la région lyonnaise. Les " journalistes " de cette revue titraient dans le numéro du mois d’octobre 2001 " les réseaux terroristes à Lyon " avec, en arrière plan, la photo du Professeur Tarik Ramadan. Plusieurs fois attaqué déjà par cette même revue, Mr Ramadan était passé outre ces attaques, ne souhaitant pas " jouer le jeu " de la provocation que recherchait visiblement le journal local. Or, cette fois-ci, " Lyon Mag " s’attaquait directement à l’image de l’homme public. De l’avis de plusieurs amis et collaborateurs (notamment Alain Gresh) Tarik Ramadan devait intervenir en portant plainte contre le journal local lyonnais ; ce qu’il fit.(2)

Lyon Mag affirme et accuse le professeur Ramadan d’entretenir un double discours (3) : une sorte de duplicité perverse visant à satisfaire et l’opinion publique française non musulmane, et l’opinion publique française de confession musulmane.

Pour avoir lu et écouté Mr Ramadan " je me suis laissé moi-même avoir " par son discours.

Un discours apparemment simple et accessible. D’ailleurs si simple que nous en négligeons la dimension véritablement novatrice ; une dimension nettement plus profonde qu’on ne pourrait le penser et qui appelle à un rapprochement des cultures autour de valeurs humaines communes que sont la vérité, la justice et le droit de chacun à disposer de lui-même (de sa propre conscience dirait Mr Ramadan). Et je pense que Lyon Mag, non seulement ne perçoit pas cette dimension novatrice et profonde du penseur Suisse mais aussi, ne dispose pas des moyens intellectuels (concernant notamment la culture islamique) nécessaires à une juste compréhension de son approche réformiste (école de pensée appelant à une réforme de la pensée religieuse de l’Islam). De là, la compréhension, me semble-t-il, borgne de Lyon Mag ; même si " au royaume des aveugles, le borgne est roi ".

Ainsi, Tarik Ramadan n’hésite pas à discuter les positions mêmes de ceux qui se réclament du courant de la réforme et des réformateurs. Ces derniers, au cours de la première moitié du XXème siècle, appelaient à une revivification de la pensée musulmane, un renouveau dans le domaine intellectuel, politique et social, tenant compte d’une réalité complexifiée et changeante.

Or, les disciples d’aujourd’hui deviennent ce qu’ils sont sensés combattre : des imitateurs des postures de leurs maîtres à penser (Al muqqalidun mujaddidine) (3). D’un appel à un dynamisme de la pensée les mouvements réformistes sont passés à une attitude figée aux concepts, enlevant ainsi tout " principe de mouvement " qui existe essentiellement en Islam ; une pensée dynamique en puissance et non agissante.

Il y a également la critique faite par Tarik Ramadan de l’affirmation " il n’y a pas de différence entre religion et politique " répandue dans la Communauté musulmane et reprise par les mouvements réformistes.

Or, nous retrouvons dans le fondement du droit musulman (Uçul al Fiqh) un principe de base et fondamental : ce qui relève du culte et de l’adoration (al-ibadat) ne peut connaître, ni variations ni innovations, sauf ce qu’autorisent les textes. Et ce qui relève des affaires sociales et de la société civile (al-muamallat), la règle stipule que tout est autorisé sauf ce qu’interdisent les textes.

Ainsi, le champ social ouvre de larges possibilités au point que les musulmans devraient faire preuve d’ouverture d’esprit et de dynamisme intellectuel, d’autant que les textes qui interdisent sont très peu nombreux. On le voit, l’approche méthodologique des deux sphères du droit musulman, celui du culte et celui des affaires dites sociales, sont à l’opposé l’une de l’autre. Et l’extrémisme, c’est la confusion de ces deux sphères, lorsque l’on veut faire passer le principe relevant de l’adoration sur le champ des affaires sociales, interdisant l’innovation, sauf ce qu’autoriseraient les textes.

De là, celui qui ne connaît pas le fondement du droit musulman avec ces principes, verrait une dualité, une contradiction, avec des musulmans inflexibles dans le domaine du culte mais tout à fait à l’aise dans la société civile, faisant preuve d’ouverture d’esprit. C’est pour cela que nous voyons Tarik Ramadan tout à fait à l’aise, et en cohérence avec lui-même, ses sources et la société civile européenne, et un journal qui y voit plutôt une duplicité qui cherche à tromper, et cela par manque de références islamiques.

Une autre approche de l’intellectuel musulman est celle de la nécessité de reformuler certains concepts islamiques qui donnent une vision du monde qui n’est pas la réalité et qui datent du moyen-âge. Du temps du Khalifa musulman, pour les musulmans, le monde était divisé en deux grandes parties : le monde de la paix, celui du monde musulman (Dar al Islam) et le monde de la guerre, ce qui était en dehors du monde musulman (Dar al Harb). Aujourd’hui, avec 15 millions de musulmans en Europe, cette carte psychologique du monde n’est plus exacte puisque cela signifierait que 15 millions de musulmans se trouvent en terre de guerre et donc en terre ennemi qu’il faut combattre ; ce qui est un non sens.

C’est à partir de cette réalité nouvelle que le professeur Ramadan reformule cette réalité par dar al chahada, c’est-à-dire le monde où le citoyen musulman co-souverain porte témoignage de sa spiritualité musulmane en agissant pour le Bien et le Juste, dans le sens et l’intérêt de la Nation à laquelle il appartient.

Hakim Feddaoui

(1) voir article de Paul Marie de la Gorce – Le Monde Diplomatique – septembre 2002
(2) le jugement du procès sera rendu le 19 novembre 2002
(3) voir Lyon Mag du mois d’octobre 2001
(4) se reporter au Manière de voir n° 64 – Islam contre Islam -