Accueil | Bulletins | Agenda | Contacts

 

Peut-on garantir l’existence sociale par un revenu ?

Contribution de Gérard Deneux

 

L’acquisition d’un droit à revenu décent sans exercer un travail n’est pas une question nouvelle. Apparemment novatrice, en revanche, est la manière dont cette question est posée, dans la période ouverte après la Libération de 1945, ainsi que le mode de financement de ces revenus.

Pour poursuivre le débat initié par Annie Griffon, qui rend compte du foisonnement des propositions d’allocations versées ou pouvant être versées en l’absence de la fourniture d’un travail, il semble utile de repositionner ce type de revendication dans son contexte. Toutefois, au préalable, un certain nombre de notions propres au régime capitaliste, en particulier celle du travail, doivent, à mon sens, être revisitées. Ce long détour s’impose.

En effet, la problématique du revenu d’existence garanti doit être posée au regard du combat à mener pour " reciviliser " le capitalisme, voire pour ouvrir le champ de la réflexion vers l’abolition du salariat, cette vieille revendication stratégique du mouvement ouvrier qui, il n’y a pas si longtemps, était encore inscrite dans les statuts de la CGT.

 

Retour sur le passé

Avec le mode de production capitaliste, disparaît le servage et apparaît une nouvelle forme de travail contraint : le salariat. Cette forme de dépendance, au delà du mythe du contrat de travail opposant deux interlocuteurs, le patron et l’ouvrier, égaux en droit, institue une nouvelle forme d’exploitation du travail. Ce qui est payé au salarié, ce n’est pas son travail mais le coût de reproduction de sa force de travail. La part qui lui est extorquée, ce sur-travail qui n’est pas payé, constitue la plus-value dont (pour faire bref) l’accumulation et la répartition entre différents intermédiaires du cycle de production, est ce que, communément, l’on désigne par le profit capitaliste. Capital industriel, capital commercial, bancaire, financier se le partagent selon des processus (de plus en plus) complexes, et ce, dans le cadre des rapports de forces entretenus par les différents propriétaires des moyens de production, l’Etat jouant à cet égard un rôle d’arbitre et d’impulsion, vis-à-vis des diverses composantes de la bourgeoisie.

Les exploités, dans ce cadre qui leur est imposé, n’auront de cesse, par leurs luttes, d’améliorer leurs conditions. Monnayer sa force de travail au sens large, passe non seulement par l’augmentation des salaires, mais plus globalement, afin que les conditions de sa reproduction soient garanties, par la réduction de la journée de travail, les congés payés, les allocations familiales pour conforter la vie de la progéniture des salariés, les indemnités chômage ou la retraite. Toutes ces formes d’allocations constituent du salaire différé, qu’il soit ponctionné sur le revenu de l’ouvrier ou sur celui du patron.  

Le XIXème siècle fut caractérisé par la grande misère qu’a connue la classe ouvrière : que l’on pense au chômage important pendant les périodes de surproduction et de récession, aux mesures draconiennes (surtout en Angleterre) visant à prolétariser et à fixer territorialement les paysans les plus pauvres ou la main d’œuvre étrangère importée. Au delà des mesures drastiques de lutte contre le vagabondage, la résorption de la pauvreté la plus insupportable est devenue une mission dont la bourgeoisie devait s’emparer, les œuvres caritatives des Eglises ne suffisant plus à encadrer les " classes dangereuses ", ni à faire le tri entre les " bons " pauvres et les " mauvais " pauvres. Le nouveau monde, les colonies, le bagne, ne pouvaient absorber, en période de crise, tous les " indésirables ". En outre, l’industrialisation a conduit à l’entassement dans les villes, d’ouvriers pauvres ou démunis dans des logements insalubres, dans des bidonvilles, facteurs de propagation de maladies. Ces problèmes d’hygiène publique finissent par inquiéter la bourgeoisie elle-même, surtout lorsque les " bauges " à proximité des beaux quartiers apparaissent comme un facteur d’insécurité permanent. Que l’on pense à Paris, la ville toujours trop rouge et même au Lyon des Canuts. La machine d’Etat de la classe dominante va progressivement prendre en charge de grands travaux afin de résorber les îlots insalubres et repousser les classes prolétaires dans des quartiers et des banlieues plus éloignés des centres villes.

Si les luttes grévistes aboutissent bien à des conquêtes sociales rognant sur les profits, on ne peut en dire autant des mesures de charité ou des grands travaux qui n’ont aucune conséquence sur l’état de pauvreté des travailleurs. Néanmoins, pour l’Etat, il s’agit d’intervenir de manière très mesurée, il est vrai, afin de préserver la qualité de la force de travail, son employabilité. Il suffit, pour illustrer ce qui précède, d’évoquer les ravages provoqués par les maladies infectieuses, par l’alcoolisme, les conséquences de la sous-alimentation et toutes les formes de rachitisme dont les ouvriers français furent les victimes. L’intervention sociale de l’Etat s’est d’autant plus imposée que la rapacité individuelle des employeurs, les drames provoqués par les licenciements et le chômage massif sans qu’il n’existe de protection sociale digne de ce nom, mettaient en cause le système lui-même. Bref, les œuvres caritatives de l’Eglise, les dames patronnesses, les bureaux de bienfaisance des municipalités, tout comme la répression policière, non seulement ne suffisaient plus pour acheter la paix sociale, mais s’avéraient dérisoires au vu de la nécessité de reproduction du système lui-même.

En outre, face aux capitalismes nationaux concurrents, à la lutte pour les débouchés, à l’impérieuse nécessité de mettre la main sur les matières premières Outremer, la classe dominante se trouvait dans l’obligation d’unifier le corps social dans une nation en capacité tant de se défendre que de mener des guerres de conquêtes. L’armée nationale avait besoin des ouvriers comme des paysans appartenant à une même communauté nationale. Trop de contradictions auraient rendu la conscription aléatoire. Par ailleurs, le processus de production lui-même, et l’ampleur qu’il a pris, a très vite impliqué des modes d’apprentissage et d’acquisition de savoirs qui ne pouvaient plus être transmis par les seules fabriques. Au delà des combats menés par les couches moyennes visant à obtenir la démocratisation de l’école et, par conséquent, l’acquisition de savoirs leur permettant d’espérer grimper dans la hiérarchie sociale, il fallait bien que l’institution scolaire soit ouverte à tous pour former un corps national un tant soit peu homogène et surtout créer les conditions de reproduction de la force de travail dans sa différenciation (manœuvres, ouvriers professionnels, contremaîtres …).

En effet, le mode de production capitaliste qui s’est imposé a concurremment fait disparaître progressivement le savoir-faire que des couches sociales pré-capitalistes avaient pu accumuler. L’insertion de l’artisan, du compagnon dans le mode de production capitaliste s’est accompagnée d’une dépossession de son savoir-faire. Les formes de division du travail et de mécanisation l’ont incorporé. C’est ce que Marx appelle l’aliénation du travail : le producteur ne se reconnaît plus dans le produit de son travail, ce qu’il produit de manière parcellaire lui devient étranger. Pris individuellement, il ne peut se sentir créateur des richesses, des marchandises que la classe ouvrière, dans son ensemble, produit. La valeur de son travail a perdu toute signification pour lui-même, tout comme le processus de fabrication. Il n’a aucune prise sur la finalité des marchandises qui incorporent sa force de travail. Son existence sociale dans le processus de production se réduit à la reproduction de sa force de travail. Il perd sa vie à la gagner.

 

De la société keynésienne au retour du libéralisme

Cette inexistence sociale de l’ouvrier est à nuancer. Objet dans le processus de production, il redevient un acteur dans les luttes pour l’amélioration de sa condition de vie. Par l’extension du suffrage dit universel, la classe dominante lui concède un statut tout relatif de citoyen hors de l’entreprise. Mais, il n’aura de cesse de tenter d’obtenir un pouvoir réel sur les mécanismes de production, y compris en modifiant les rapports sociaux qui en résultent. Que l’on pense à cet égard au combat emblématique des LIP. C’est dire que la garantie d’existence sociale passe par la reconnaissance d’une citoyenneté qui ne peut être rejetée hors de l’entreprise. Toutefois, aujourd’hui, les thèmes de l’autogestion, à l’heure de la mondialisation, semblent irrémédiablement désuets … Que s’est-il donc passé ?

Après la 2ème guerre mondiale, un rapport de forces favorable s’est instauré au profit des salariés. Sans que l’on puisse ici en démêler les raisons, contentons-nous d’indiquer que la mise en péril structurel du système (crise de 1929), le fascisme et la guerre elle-même qui vit, en réaction, émerger des forces démocratiques et intellectuelles, porteuses de valeurs de progrès social et de formes de distribution des richesses susceptibles de réguler les forces sauvages et incontrôlées du marché (keynésianisme), enfin la peur du basculement de la classe ouvrière en faveur du communisme, ont joué un rôle prépondérant.

Les formes diverses de salaires différés ont été mises en place ou étendues à l’ensemble des travailleurs. Ainsi, sont nés les systèmes de sécurité sociale, d’assurances chômage, de retraites par répartition. Ils reposaient sur l’idée que le malade ou l’accidenté du travail, le salarié privé d’emploi, le travailleur usé, devaient collectivement être pris en charge, conjointement par la génération salariée active et le patronat dont la responsabilité était clairement affichée.

Le nouveau cycle de contre-réformes et de régression sociale qui s’est engagé pour se déployer en France, dès 1983, remet en cause les fondements de la société keynésienne, issue de la Libération. Libéralisation du marché, ouverture des frontières, exacerbation de la concurrence au profit des monopoles transnationaux, restructuration du capitalisme industriel (sous-traitances, externalisations), dérégulations et primauté du capital financier, y compris sous sa forme spéculative la plus prédatrice, riment désormais avec société duale et individualisme exacerbé.  

Chacun est désormais responsable de sa propre vie ; la solidarité apparaît archaïque. Si les " marginalisés " sont inemployables, dans l’incapacité de maintenir psychologiquement et culturellement leur propre force de travail, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Au delà des quelques filets de sécurité maintenus, la loi de la jungle semble en passe d’être réintroduite. Les protections sociales trop dispendieuses sont, en effet, considérées comme un fardeau insupportable, les chômeurs, comme au XIXème siècle, armée de réserve du capital dans laquelle le tri doit s’opérer entre les " inemployables " et les autres, sont un moyen pour peser sur les salaires et pour démanteler les statuts. La mondialisation, c’est aussi l’ouverture des frontières permettant les délocalisations d’entreprises dans les pays à coûts salariaux dérisoires, au regard de la métropole, l’introduction de nouvelles technologies réduisant , par ailleurs, l’utilisation de la main d’œuvre, même la plus formée et la plus expérimentée. Dans le même mouvement, cette " contre-révolution conservatrice " a remis en cause l’indépendance nationale de nombreux pays du Sud par des mécanismes d’endettement, d’ajustements structurels et de corruption des classes dirigeantes dans l’ex-Tiers Monde. L’effondrement de l’Union soviétique qui, depuis des décennies, ne représentait plus un espoir d’émancipation, a achevé le processus, faisant émerger un monde unipolaire sous hégémonie américaine.

 

Revenu minimum, pour quoi faire ?

Pour prendre ce virage réactionnaire, les classes dominantes, dans les pays du Nord, ont dû utiliser des stratégies différentes pour casser le rapport de forces trop favorable aux salariés. Si Mme Thatcher a utilisé la manière forte, en France, malgré le double langage des Socialistes, la volonté de Balladur, l’inflexibilité supposée de Juppé " droit dans ses bottes ", il n’en fut pas de même. Malgré les reculs significatifs déjà accomplis, il a fallu acheter la paix sociale par des mesures visant à compenser la pauvreté trop insupportable (RMI, minima sociaux, carte santé, pré-retraites …).

C’est dans ce contexte que l’on a vu apparaître des œuvres caritatives nouvelles (Restos du Cœur), y compris dans ses formes les plus compassionnelles et spectaculaires (charité business à la TV). Mais, au delà de celles-ci qui reflétaient le désengagement et le désintérêt de l’Etat et du patronat pour les démunis, tout comme la remise en cause de la durée et du montant des allocations chômage traduisaient une volonté de réduire la portée de la solidarité entre les actifs et les " sans travail ", et ce, sur fond de déresponsabilisation du patronat, la responsabilité des employeurs et des politiques démantelant l’Etat keynésien fut occulte. Financièrement, ce n’était plus possible, et puis, le discours dominant tendait à faire croire que les emplois perdus d’aujourd’hui étaient la condition des emplois de demain.

En attendant, dans ce contexte de précarité se généralisant, dans la perspective de marchandisation des services publics et de leur démantèlement, il fallait bien entretenir l’illusion que la réinsertion s’avèrerait possible demain et qu’un revenu minimum pourrait, sous conditions, être octroyé. Mais, ces mesures nouvelles furent essentiellement financées par l’impôt sur les couches moyennes et les actifs salariés, les employeurs de leur côté bénéficiant de mesures d’allègement des charges sociales, censées améliorer l’emploi mais tous comptes faits, au delà des embellies conjoncturelles bien timides, n’ayant pour effet que de recomposer l’ordre prioritaire dans la file des chômeurs (mesures pour les jeunes, femmes, puis, pour les plus de 50 ans, etc…) et procurer aux chefs d’entreprise des effets d’aubaine non négligeables.

S’il est indéniable, par ailleurs, que la productivité et les profits qui en ont résulté, ont considérablement augmenté au cours de cette dernière période, il n’en est pas moins vrai qu’ils ont servi à enrichir de manière scandaleuse une frange très restreinte de la société. Même si la surproduction relative, les crises boursières successives ont considérablement affaibli les rendements financiers, même si ce système de domination des transnationales, avec ses paradis fiscaux, ses institutions internationales (OMC, FMI, Banque Mondiale) est de plus en plus contesté, le rapport des forces est loin de s’inverser.

C’est la raison pour laquelle, présentement, les revendications d’un revenu garanti d’existence, reposant sur l’impôt, apparaissent des plus suspectes, surtout si l’on songe au creusement des inégalités au Nord, comme au Sud, ou entre le Nord et le Sud.

Toutefois, au regard d’une nouvelle répartition des richesses à promouvoir, au vu des " progrès " accomplis en matière d’utilisation de technologies nouvelles qui concourent à l’augmentation de la productivité et à une baisse tendancielle du temps de travail nécessaire, la voie de l’exploration de la réduction du temps de travail, de la diminution de l’âge de la retraite, des formes de formation professionnelle et culturelle, tout au long de la vie, semble ouverte. Ce n’est évidemment pas celle suivie par les néo-libéraux qui nous gouvernent, quelles que soient d’ailleurs leurs obédiences de Gauche comme de Droite.

La pertinence de revendications sociales nouvelles se mesurent à l’aune de l’Histoire sociale, avec ses avancées et ses reculs, et à leur possibilité de modifier un rapport de forces global qui recherche l’unité la plus large du monde salarié et démuni, face aux entreprises de division auxquelles il doit faire face. Ainsi, et a contrario, une mesure spécifique de revenu garanti pour les étudiants peut très bien apparaître, si rien n’est modifié par ailleurs, comme un moyen de renforcer la société duale, d’apaiser les craintes des classes moyennes précarisées qui espèrent que leurs progénitures pourront s’en sortir, malgré les difficultés du moment, et qu’au demeurant, tous les laissés-pour-compte n’appartiennent pas à leur monde. Cet exemple illustre qu’une stratégie corporative fait le jeu du pouvoir en place qui, dans le système de démocratie représentative, a besoin du vote des couches dites moyennes. D’autant qu’il n’est un secret pour personne que dresser les couches moyennes contre les couches " précaires " ou les chômeurs, les salariés du privé contre ceux du public, les natifs contre les étrangers, les " civilisés " contre les " incivilisés ", les " petits blancs " contre les " jeunes beurs ", l’Islam contre la laïcité, est partie intégrante de la stratégie de division employée par la classe dominante et ses partis institutionnalisés.

Autrement dit, les contre propositions, les revendications doivent viser à tisser une alliance la plus large, reposant pour le moins sur deux principes : celui de la justice sociale à promouvoir, celui d’une citoyenneté de combat à mettre en œuvre, cette dernière intégrant le combat à mener dans le monde du travail. Le premier principe doit tendre à resserrer les écarts de revenus, jusque et y compris l’instauration d’un revenu maximal autorisé. Autrement dit, il s’agit de porter atteinte au système de prédominance des revenus parasitaires, issus de la rente financière et des paradis fiscaux. Dès lors, la question du financement d’un revenu garanti d’existence prend sens, la cible est clairement désignée, l’alliance la plus large peut être tentée contre tous les corporatismes. Par ailleurs, s’il est certes justifié de concourir à réduire les inégalités sociales dans notre pays, la mondialisation, la crise de la dette dans les pays pauvres, incitent non seulement à un devoir de solidarité vis-à-vis des pays de l’ex-Tiers monde, mais de manière plus judicieuse, à la mise en cause de notre mode de " développement ", incompatible avec la survie de la planète. Au delà des revendications " recivilisant " le capitalisme, c’est le mode de production et d’échanges et les rapports sociaux qu’il induit, qu’il convient de remettre en cause.

<<< >>>

Cette sortie du capitalisme ou cette abolition du salariat, quelle qu’en soit la forme, suppose un abandon du productivisme nécessitant l’émergence d’autres rapports sociaux. Par conséquent, l’existence sociale ne peut être garantie que par la prise de conscience des méfaits du système, et la volonté d’en changer. Les luttes et les mobilisations à entreprendre supposent que l’on lie le local au global.

Pour l’heure, les liens sociaux, qu’on l’accepte ou qu’on le déplore, reposent encore sur le travail, évitant la marginalisation, la mort sociale. Le temps libéré n’est lui-même, pour la grande masse, que l’occasion de nouvelles aliénations qui renforcent l’individualisme, le consumérisme et la passivité sociale. Spectateurs ou consommateurs de leur propre vie, sans prise sur le réel, indifférents aux autres, aux générations futures, nombre de salariés, qu’ils soient ou non relativement aisés, ou retraités disposant de revenus suffisants, ne sont que des objets de l’Histoire, tout comme d’ailleurs ceux qui, victimes du système cherchent des boucs émissaires à leur propre misère sociale ou le salut dans des replis identitaires ou communautaires.

L’existence sociale passe, certes, par les moyens pécuniaires de la garantir, mais elle ne peut acquérir un sens que si elle manifeste la volonté de garantir, dans le monde présent, pour soi-même et pour les autres, la qualité de liens sociaux en prise sur le devenir du monde, pour cette génération et celles à venir, sur la planète terre.

Gérard Deneux


Accueil | Bulletins | Agenda | Contacts