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Aux origines du sionisme - Entre colonialisme et apartheid

Contribution de Paule Graouer

 

Pour comprendre ce qui se passe, aujourd’hui, en Palestine, il nous faut revenir aux origines du sionisme. Dans quelles conditions historiques vit-il le jour, quelles en furent les différentes tendances ? Quels furent, dès le début, ses rapports avec les théories qui justifiaient le colonialisme ? Et, enfin, comment le sionisme fut-il le fondement idéologique pour l’instauration d’un véritable apartheid en Palestine ?

Un contexte historique favorable

Les idées philosophiques du siècle des Lumières et de la Révolution française, avec la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, favorisèrent l’émancipation des individus, grâce aux valeurs de liberté, d’égalité et de citoyenneté. Ces idées avaient fait des Juifs des citoyens à part entière. Mais, le 19ème siècle, au travers de l’émergence des nationalités, fortifia l’idée de race et des théories racistes, comme celle de Gobineau. La grande révolution industrielle, entraînant un exode rural massif, aggrava la pauvreté dans les villes. C’est aussi l’époque de l’expansion coloniale. " Par opposition au 18ème siècle, le 19ème semble réunir les ingrédients nécessaires au développement du sionisme politique. Les persécutions des Juifs et l’antisémitisme qui sévit alors en Europe en sera le levain ". De plus, la Russie tsariste était au 19ème " la prison des peuples ". Un anti-judaïsme violent y sévissait. Les pogroms qui ravagèrent la Russie méridionale en 1881-1882, provoquèrent une émigration massive vers l’Europe occidentale et le Nouveau Monde.

Ainsi, dans cette Europe des nationalités et des races, la persécution des Juifs fait rage. Et, c’est dans ce contexte politique, social et culturel que va naître le sionisme politique. Il se donne pour but " l’émancipation des Juifs dans un cadre national propre ".

En 1895, Théodor Herzl, journaliste à Vienne, suit, pour son journal, l’affaire Dreyfus à Paris. Bouleversé par la dégradation de ce capitaine et les cris de haine de la foule, cet intellectuel juif, jusque là assimilationniste, publie en 1896 " Der Judenstadt, Versuch einer moderner Lösung der Judenfrage " ou " L’Etat juif, essai de solution moderne de la question juive ".

En août 1897, a lieu à Bâle, le premier congrès sioniste, au cours duquel il proclamera : " Dans cinquante ans, un Etat juif naîtra ". Le 29 novembre 1947, les Nations Unies votaient le partage de la Palestine, ouvrant la voie à cet Etat rêvé par Herzl.

A l’origine, deux conceptions opposées

Le premier clivage fut sans nul doute celui qui opposa les adeptes du sionisme politique à ceux du sionisme spirituel. L’objectif de ces derniers devait être la transformation de la Palestine en une autre culture, régissant la vie spirituelle des communautés juives de la diaspora. Le deuxième clivage vint de l’apparition de fractions socialistes et révisionnistes. Le penseur le plus influent du courant socialiste fut certainement Ber Borochar (1881-1917) qui appliqua à la question juive les acquis théoriques du marxisme autrichien. Il affirmait : " L’autonomie politique territoriale en Palestine est la fin dernière du sionisme. Pour le sionisme prolétaire, il est également une étape vers le socialisme ".

Vladimir Jabotinsky (1880-1940), leader du révisionnisme, réduisait, quant à lui, le sionisme à ceci : " le but du sionisme est de créer un Etat juif. Son territoire : les deux rives du Jourdain. Le système : la colonisation de masse. La solution du problème financier : un emprunt national. Ces quatre principes ne peuvent être appliqués sans une approbation internationale ". Fondateur du Bétar, il créa également, pendant la 1ère guerre mondiale, la légion juive. En 1937, il prit le commandement de l’Irgoun (Menahem Begin est l’héritier du nationalisme et de l’égotisme national prônés par Jabotinsky).

 

Tractations pour l’implantation d’un Etat juif

Tirant leur nom de Sion, une colline de Jérusalem, les sionistes revendiquent pour le " peuple juif " un " foyer reconnu publiquement et garanti juridiquement ". Mais, Th. Herzl, le fondateur du sionisme politique, sait qu’il a besoin de l’appui d’une grande puissance, pour mener son projet à bien. Après avoir tenté de convaincre le sultan turc, qui refuse toute idée d’autonomie juive, il se tourne alors vers l’empereur Guillaume.  En vain . Les tractations avec la " sublime Porte " (Turquie) et l’Allemagne furent un échec.

Le mouvement sioniste sollicite alors l’Angleterre.  Mais, Herzl meurt en 1908. Neuf ans plus tard, Haïm Weizmann réalisera son rêve. C’est que le Gouvernement de sa gracieuse Majesté, en pleine guerre mondiale, a besoin de l’appui des Juifs : dans l’immédiat, pour garantir l’engagement des Etats-Unis et de la Russie contre l’Allemagne ; à plus long terme, pour se donner un atout supplémentaire en vue du dépeçage de l’Empire ottoman. D’où la fameuse déclaration Balfour du 2/11/1917 : " Le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civils et religieux des collectivités non juives ", lesquelles, soulignons-le, regroupent, alors, 90 % de la population de Palestine (1). Tout était alors en place pour la création d’Israël.

De l’idéologie sioniste – Eléments de définition

Rabha Attaf, journaliste, analyse en ces termes, l’idéologie sioniste : " Comme tous les nationalismes, le nationalisme sioniste se fonde sur les mythes de la race et de la terre, mais – c’est là sa particularité et sa force – sacralisée par un mythe " biblique ". Une des caractéristiques de cette idéologie dans son utilisation politique du judaïsme, est qu’elle a choisi pour cet usage, dans la tradition juive, ce qui est à la fois le plus archaïque " tribal) et le plus meurtrier (l’exclusivisme) ".

Ainsi, l’amalgame entre judaïsme et sionisme a permis de donner une légitimité historique et religieuse au mythe du " droit au retour " des Juifs. Pourtant, certains spirituels, tel Martin Buber, s’opposent à cette conception ethnocentrique du judaïsme, car, comme l’explique Rabha Attaf : " Le sionisme politique a donné naissance à une idéologie articulée sur un droit du sol et du sang à connotation religieuse, et se traduisant par un colonialisme agressif, un apartheid spécifique, voire même un racisme caractérisé. Le 10 novembre 1975, en séance plénière, l’Assemblée générale des Nations-Unies adopta d’ailleurs la résolution 2279 considérant que le sionisme était une forme de racisme et de discrimination raciale - résolution qui fut abrogée en 1991, juste après la guerre du Golfe, sous la pression des Etats-Unis et d’Israël. A l’époque, l’ONU avait recensé 17 lois israéliennes porteuses de discriminations ".(2)

Dès son apparition, le mouvement sioniste s’inscrit dans la mission civilisationnelle et coloniale de l’Europe : " Pour l’Europe, nous constituerons là-bas, un morceau de rempart contre l’Asie, nous serions le sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie " (Th. Herzl – " l’Etat juif ")

Ainsi, les objectifs sont clairement exprimés : chasser les Palestiniens et encourager l’immigration juive, dans l’esprit du mythe " une terre sans peuple pour un peuple sans terre ".

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Niant l’existence même des Palestiniens, accumulant les discriminations, la ségrégation et la violence, la prise de possession de la terre de Palestine se poursuit aujourd’hui de la même manière. La situation sanitaire est alarmante. 80 % des habitants de la bande de Gaza vivent actuellement en-dessous du seuil de pauvreté.

Mais, malgré les moyens démesurés dont dispose l’Etat d’Israël, le projet sioniste est en passe d’échouer. " Et comme en leur temps, les Afrikaners d’Afrique du Sud, les sionistes israéliens (mais aussi américains et européens), malgré leur irrédentisme, seront amenés, tôt ou tard, à se rendre à la raison ". (2) Le peuple palestinien n’abandonnera pas sa terre.

Paule Graouer

 

Notes :

(1)Dominique Vidal " Le péché originel d’Israël "

(2)Rabha Attaf " Sionisme et apartheid en Israël "

 

 

Bibliographie

  • Une brève histoire du sionisme " M. El Bachir Globe - mai 88
  • Le péché originel d’Israël " Dominique Vidal, avec Joseph Algazy– édition l’Atelier - 1998
  • " Sionisme et apartheid en Israël " texte de Rahba Attaf sur site internet : http://www.Solidarité-palestine.org

A lire également

  • " Sur la frontière " Michel Warschawski – édition stock
  • "Israël-Palestine " Alain Gresh – édition Fayard
  • "Les Palestiniens – Genèse d’une nation "Xavier Baron- éd. Point Seuil

 


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