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La mondialisation libérale ou l’emprise de la finance

par Gérard Deneux

 

 

 La notion de mondialisation libérale, néo-libérale … est couramment employée sans que, souvent, l’on s’interroge sur sa signification et son contenu. Ce " mot-valise " qui semble faire consensus, occulte la réalité des processus historiques qui ont convergé, dans la dernière période et, qui, seuls, donnent sens à cette réalité nouvelle. Définir une stratégie de " Gauche ", en faveur des salariés, en particulier de ceux qui sont les plus exploités, les plus démunis, suppose préalablement que l’ont ait pris toute la dimension de la situation concrète et des rapports de forces " nationaux " et mondiaux qui la spécifient.

Pour la clarté de l’exposé, nous procèderons par l’affirmation d’une définition avant de tenter d’en montrer la pertinence, au travers de deux processus qui rendent compte imparfaitement de l’organisation du système dominant qu’est la " mondialisation ". Imparfaitement, parce que seront pour le moins omis certains facteurs qui ont concouru à l’émergence de cette réalité.

La faillite du système de Bretton Woods ainsi que la transformation du GATT en OMC seront nos deux grilles de lecture. Elles n’épuisent pas, même si elles sont révélatrices, le surgissement de ce " phénomène " qui recouvre l’époque que nous vivons. Pour le moins, elles peuvent marginaliser certains facteurs essentiels : la mondialisation est aussi l’effet d’une opération de conditionnement idéologique menée par des cercles libéraux (1) relayés par des institutions, les médias et des gouvernements dans une conjoncture "favorable ". Elle est également la résultante de décisions politiques au plus haut niveau. Mais le propos, ici, consiste à montrer, partiellement, que ces prises de parti idéologique et politique résultaient également d’effets de structures inhérents au capitalisme, pris dans une conjoncture de baisse du taux de profit et de la rentabilité. Le creusement hyperbolique des inégalités n’en est que la conséquence.

Pour définir la mondialisation libérale, il faut d’abord se défaire du piège des mots. Certes le phénomène est mondial, plus qu’auparavant ; certes, il admet de moins en moins de contraintes réglementaires que les Etats seraient susceptibles de lui imposer, mais il se présente d’abord comme un phénomène économique, capitalistique.

 

I - Essai de définition et ses déclinaisons

 

La transformation majeure du dernier quart de siècle qui, par analogie, semble renouer avec les années 1920-1930, c’est le changement de rapport de forces sociales qui s’est opéré au sein même du capitalisme. Le capital financier est devenu prédominant sur le capital productif et le capital commercial. Cette définition qui renvoie à l’analyse de Marx quant aux distinctions qu’il opère, signifie que, désormais, la logique rentière et spéculative l’emporte sur la logique industrielle. Autrement dit, le rendement actionnarial prime sur la vision, née après guerre, d’un Etat entrepreneur, régulateur, distributif, fordiste qui encadrait, dans le cadre national, la logique purement financière. Ce que l’on a pu appeler le modèle rhénan de financement bancaire des entreprises sous tutelle des Etats-nations a été évincé au profit du modèle anglo-saxon de financement, sans contrainte, par les marchés. Aujourd’hui, pour l’essentiel, le capital des entreprises appartient à ceux qui drainent l’épargne spéculative, à savoir les fonds de pension, les organismes de placements dits collectifs (SICAV…), les compagnies d’assurances … Déjà, en 1994, aux USA, les entreprises trouvaient à 55% leurs besoins de financement auprès du marché. En 1960, ceux que l’on appelle, par euphémisme, les investisseurs institutionnels, possèdent 15 % des actions cotées en Bourse. En 2003, ils en détiennent plus de 60 %. Au 15 juin 2002, 45 % des actions des grandes entreprises françaises provenaient de fonds d’investissement étrangers.

Cette configuration de dépendance du capital productif et de " soumission " volontaire de l’Etat aux volontés du capital financier est la résultante de décisions politiques préalables, prônant et mettant en œuvre la déréglementation lire à ce sujet des marchés. Comme dit Polanyi, contre le sens commun, " les marchés sont des constructions politiques " (0)I>2.

En outre, cette nouvelle donne a entraîné une modification dans le mode de gouvernement des entreprises. La domination des grands actionnaires dans les conseils d’administration des entreprises a transformé la fonction assumée auparavant par les PDG et directeurs d’entreprises. Soumis et partie prenante d’une logique de financiarisation de l’économie, leurs préoccupations ne sont plus les mêmes. D’autant que leurs modes de rémunération sous forme de stocks options, les engagent dans un processus de rentabilisation à outrance, où l’outil de travail, la communauté humaine qui en dépend, devient le " cadet " de leurs soucis, au regard de la valeur boursière sur laquelle ils ont les yeux rivés. Tout le système concourre d’ailleurs à en faire de véritables mégalomanes ce qu’illustrent les récentes affaires de Vivendi ou d’Enron.

Dans la recherche de rendements actionnariaux à 2 chiffres (12, 15 %…), sans justification productive, ils sont entraînés dans la course au gigantisme à coups d’OPA (offre publique d’achat) où les fusions acquisitions justifient les restructurations, les licenciements boursiers, les délocalisations, et ce, au détriment du tissu industriel, de la vie des bassins d’emplois, et de leurs propres " salariés kleenex ".

Cette fuite en avant financière a entraîné de profondes répercussions sur le monde industriel : le nouveau management véhicule des mythes opératoires qui, de la concentration des usines sur leur " cœur de métier " à l’entreprise sans usine, légitime le démantèlement, le recours systématique aux sous-traitants et à leur mise en concurrence. De même, la logique de production à " flux tendus ", recourrant au " zéro stock ", à la satisfaction du client, contrairement à la standardisation propre au taylorisme, implique l’utilisation de plus en plus massive du travail précaire (intérim, CDD …).

Enfin, la surproduction latente, la restriction de la demande solvable, encouragent la déréglemenation et la privatisation de toutes ces activités. Cette marchandisation du monde ainsi que le démontage de l’Etat keynesien, redistributeur, sont partie intégrante de la définition que l’on peut donner de la mondialisation actuelle.

Comme on ne prête qu’aux riches, il est intéressant de rapprocher la déclinaison de la définition ci-dessus, avec celle formulée par le PDG suédois de la multinationale ABB (Equipements électriques) : " Je définirais la mondialisation comme la liberté pour mon groupe, d’investir où il veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut et en ayant à supporter le moins de contraintes possibles en matière de droit du travail et de conventions sociales " et l’on pourrait ajouter, si ABB était une entreprise polluante, sans contraintes environnementales. A la lumière de cette citation, l’on mesure mieux le sens du libéralisme.

Ces définitions n’expliquent pas, par elles-mêmes, pourquoi nous en sommes arrivés là. En fait, différents processus ont concouru à la mise en place de ce nouveau paysage libéral. Nous évoquerons d’abord la faillite du système de Bretton Woods et les mesures visant à juguler l’inflation.

 

II – La faillite du système de Bretton Woods et ses conséquences

 

Deux évènements majeurs, deux véritables coups de force ont eu des conséquences considérables : la décision de 1971 de suspendre la convertibilité du dollar en or, celle de 1979, prise par la FED (banque fédérale américaine) d’augmenter de manière soudaine et importante, les taux d’intérêts.

Le détour par l’Histoire est nécessaire pour en comprendre les raisons et les enjeux.

Au sortir de la 2ème guerre mondiale, les Etats-Unis " mènent la danse " pour restaurer, à leur profit, le système monétaire international et conjurer le spectre de la crise des années 29-30. La conférence de Bretton Woods, en 1944, consacre la suprématie des USA, face à l’Angleterre. L’allié américain donne le coup de grâce à l’empire britannique. Il est mis fin au système fermé, né de la colonisation, consistant à entretenir des préférences commerciales entre l’Angleterre et les Etats clients dominés. Pour les USA, il s’agit dans la sphère d’influence anglaise, d’agrandir leurs parts de marché. La construction d’un ordre capitaliste qui se veut stable, passe par la régulation des transactions financières sur la base d’un taux de change rivé au dollar. Il est décrété que 35 $ valent un once d’or, bref, que le dollar est aussi bon que l’or. Les autres monnaies se définissent par rapport au dollar à des taux fixes, pouvant connaître des ajustements négociés. Cette suprématie du billet vert consacre le nouveau rapport de force au sein du camp occidental.

Mais, derrière l’insipide rhétorique de la nouvelle coopération internationale, l’entente n’est pas aussi cordiale qu’on le prétend. Les débats houleux font rage et divisent tous ceux qui veulent, avec des approches différentes, conjurer deux spectres qui les hantent : l’expansion communiste d’une part, et, d’autre part, la répétition de la grande crise de 1929-30, avec son cortège de faillites, d’usines abandonnées, de mines fermées, de fermiers endettés et ses millions de chômeurs.

Keynes (qui dès 1936 a fait paraître sa " théorie générale ") et ses partisans défendent des solutions régulationnistes : dans l’économie, l’Etat-nation, entité politique suprême, doit être interventionniste et redistributif. Au plan mondial, doit être mise en place, au sein de l’ONU, une OIC – organisation internationale du commerce – disposant de réels moyens indépendants d’intervention. Sur ce dernier point, les keynesiens sont battus. Les USA refusent de signer la charte de la Havane (47-48) qui aurait dû permettre la naissance de l’OIC. Les désaccords ont porté sur ce qui pouvait faire ombrage à la puissance capitaliste américaine, à savoir, les substantielles garanties accordées aux travailleurs, aux producteurs de matières premières et surtout, le fait que le FMI (fonds monétaire international), dans la mouture présentée, devait pour devenir un véritable régulateur, disposer de liquidités correspondant à 40, voire 50 % de la valeur des importations mondiales.

De cet échec, ne restera que l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (dit GATT) dont le but évident consistait à réduire les droits de douane. De ce point de vue, ce fut un succès puisqu’en 30 ans, ceux-ci passeront de 40 à 5 % environ. A contrario, cela signifie que les économies les plus faibles n’ont pu se protéger contre l’importation des marchandises des puissances dominantes.

Autrement dit, au sortir de la 2ème guerre mondiale, l’expansionnisme américain a été consacré, la reconstruction d’après guerre aboutissant avec les plans Marshall et Dodge (pour le Japon) au renforcement massif de sa domination dans le camp occidental.

Le boom de l’après guerre a reposé sur trois facteurs qui ont commencé à être remis en cause dans les années 60. La croissance s’explique en effet :

  • par l’immense pouvoir d’achat accumulé aux USA, du fait de son entrée tardive dans la guerre et le rôle de fournisseur d’armes et de matériels qu’ils ont pu jouer auparavant,
  • par l’ouverture de vastes marchés de reconstruction qui se sont ouverts après l’écrasement du nazisme,
  • par l’existence, en Europe surtout, d’Etats nationaux entrepreneurs et redistributeurs, fondée sur ce que l’on a appelé le " compromis fordiste ". La suprématie du capital industriel s’est organisée sous la tutelle de l’Etat interventionniste disposant de banques sous son contrôle. Le partage inégal des fruits de la croissance ne s’est pas fait sans luttes, bien au contraire. En outre, les modalités d’exploitation de la force de travail, avec l’extension du taylorisme (3)ont provoqué le renforcement de l’aliénation du travail.

En 1960, les conditions initiales du boom s’épuisent : sous Nixon, l’insuffisance des réserves américaines provoquent le recours à la planche à billets, l’augmentation de l’inflation et des déficits. Cette crise aboutit en 1971, au 1er coup de force : la suspension de la convertibilité du dollar et, après deux dévaluations successives, on passe, en 1973, aux changes flottants entre les monnaies, ce qui provoque des mouvements spéculatifs sur les différents taux de change (4). La finance s’internationalise avec la création de marchés " off shore ", c’est-à-dire hors réglementations nationales. La hausse du prix du pétrole renforce ce phénomène, les euro-dollars " vagabonds " se transforment en ce qu’il a été convenu d’appeler les pétro-dollars, qui spéculent pour gagner sur les différentiels des taux de monnaie. Les pays du Moyen-Orient les utilisent pour réaliser de grands travaux d’infrastructure, sans en épuiser la masse. Des prêts importants sont consentis aux pays du Tiers Monde qui s’endettent pour se moderniser. L’exigence d’une déréglementation des marchés financiers provient de cette abondance de liquidités qui cherche une rentabilité financière que ne lui procure pas des taux d’inflation jugés trop importants.

C’est là qu’intervient le 2ème coup de force, après l’abandon de l’or comme référence de la valeur du dollar. Worker, le Président de la FED, pour juguler l’inflation, pour restaurer le taux de profit du capital financier qui s’est internationalisé, décide d’une hausse soudaine et considérable des taux d’intérêts. Les prêts sont désormais consentis sous conditions par le FMI, le Club de Paris qui représente les banques d’affaires et les transnationales.

Le Tiers Monde, qui s’est endetté dans des proportions inquiétantes, va en subir les conséquences. Des thérapies de choc vont lui être imposées pour se désendetter et rembourser dettes et intérêts faramineux : réduction des salaires, diminution drastique des fonctionnaires, coupes sombres dans les budgets sociaux, privatisation des entreprises et services publics. Les plans d’ajustement structurel, dictés par le FMI, obligent de nombreux pays entraînés dans la spirale du déclin et de la dépendance accrue (5) à emprunter pour rembourser leurs dettes. L’effondrement de l’Argentine, pays qui, au sortir de la 2ème guerre mondiale, était plus riche et plus industrialisé que la France, démontre le caractère désastreux de ces politiques inspirées par les Etats-Unis.

Si 50 ans après Bretton Woods, le dollar est une monnaie qui se déprécie, les USA quoiqu’ils soient le pays le plus endetté du monde, conservent leur suprématie qu’est venu renforcer l’effondrement de l’URSS et leurs capacités d’intervention militaire. Ce constat ne rend pas compte de l’ampleur de la déréglementation qui s’est opérée au cours des 25 dernières années.

 

III – Du GATT à l’OMC, la déréglementation marchande

 

C’est à l’intérieur du GATT que s’est concoctée la machine à déréglementer, même si les conditions idéologiques ont été proposées ailleurs, au sein de groupes de pression et autres boîtes à penser (think tank), comme le Mont Pèlerin où se diffusait la pensée ultralibérale et monétariste (Hayek, Friedmann) (6) Alors même que le GATT, selon ses fondements originels, aurait dû se contenter, pour favoriser le commerce international, de gérer de manière progressive la réduction des tarifs douaniers, il s’est, au cours des différents rounds, institué, sous la pression de lobbys d’affaires très puissants, en organisme supra-national qui, à la demande des pays dominants du monde occidental, procéda par injonctions, niant les souverainetés nationales.

En 1989, au cours de l’Uruguay Round, 117 pays, dont les membres de la CEE, signent l’acte final de soumission : les réglementations du GATT doivent prévaloir sur les législations nationales. Le QUAD qui rassemble, lors de réunions pratiquement secrètes, les USA, le Canada, la CEE et le Japon, a réussi à faire admettre, pour favoriser selon leurs dires l’expansion du commerce, source de croissance et d’enrichissement pour tous, des mesures qui, selon leur rhétorique, seront favorables aux investisseurs. Parmi elles, le brevet sur le vivant, réclamé par les firmes pharmaceutiques, l’interdiction des mesures protégeant la paysannerie qui seraient contraires à la liberté de commerce et le principe de liberté de circulation des capitaux et d’implantation des transnationales. Les Etats signataires s’engagent, par ailleurs, à mettre en œuvre au sein de leurs réglementations nationales, les mesures adoptées, sans possibilité de retour en arrière.

A cette occasion, les membres du GATT font entrer dans leurs compétences quatre nouveaux secteurs et 160 sous-secteurs, dans lesquels on trouve la propriété intellectuelle, les services, l’investissement, l’agriculture et plus dans le détail, l’information, l’éducation, la santé, les bibliothèques et les musées … Plus généralement, il s’agit d’une injonction de se retirer des domaines qui, considérés comme marchands, ne relèveraient pas de la puissance publique, le rôle de celle-ci étant circonscrit aux fonctions régaliennes, répressives (armée, police, justice).

Le 15 décembre 1993, ont lieu les négociations du GATT à Genève. Le GATT prévoit de se transformer en Organisation Mondiale du Commerce (OMC), organisme supra national : l’article XVI-4 de l’acte final est sans ambiguïté : " chaque Etat membre assurera la conformité de ses lois, réglementations, procédures avec ses obligations telles qu’elles sont définies par les Accords … Il ne pourra être formulé de réserves en ce qui concerne les dispositions du présent accord ".

Tout est prêt pour la médiatisation. Elle se déroule en grande pompe à Marrakech, le 15 avril 1994 ; Premiers Ministres et ministres signent les accords et officialisent l’OMC avant ratification des Parlements. L’entrée en vigueur étant prévue pour le 1er janvier 1995, il faut faire vite. En France, on se hâte lentement : le 14 décembre 1994, le Parlement est saisi … de volumineux documents … une semaine avant le vote. L’accord est voté dans l’indifférence, sans protestation, par 94 voix pour, 17 contre. Ouf ! La démocratie de façade a été respectée. Les députés, sénateurs sont-ils au fait des débats entre Européens et Américains, ayant donné lieu à la rédaction définitive de l’annexe 2 sur l’agriculture dont ils sont saisis (6)nbsp;? Ont-ils bien lu les documents AGCS – Accord Général sur le commerce des Services- précisant que la Communauté européenne avait dressé une liste de plus de 100 services à libéraliser et le renvoi au site internet CEE pour savoir qu’ils comprennent notamment l’éducation primaire, secondaire, universitaire, les services hospitaliers … Ils ont peut-être retenu certaines restrictions posées mais ont-ils vu l’engagement de les supprimer à terme et, selon l’article 19 " l’obligation de négocier périodiquement pour une libéralisation accrue " ?

Les Accords de Marrakech et plus généralement l’OMC considèrent que les Constitutions, les lois, les ordonnances, les décrets, les licences, sont des objets de déréglementation. L’organisation doit en être saisie pour examiner s’ils font obstacle au libre échange. Les pays signataires se sont d’ailleurs engagés à envoyer au répertoire central de l’OMC la liste de leur législation … " qui affecte ou pourrait affecter le commerce international ". Cette démission volontaire des politiques signifie ni plus ni moins la prise de pouvoir au niveau mondial, sous hégémonie américaine, d’une oligarchie transnationale, certes multilatéraliste, mais, surtout, illégitime. Elle organise la neutralisation de la démocratie représentative. Si Jospin, Strauskahn, Fabius, clamant que l’OMC était une instance de régulation précieuse, semblent avoir été atteints du syndrome de " cécité ", il n’en fut pas de même pour Jacques Attali qui, bien que du même bord, ne nageait pas dans les mêmes eaux de la mystification libérale : " L’OMC mène obligatoirement à la déréglementation et à la privatisation des services publics " Le Monde du 7.7.99.

La mondialisation sous domination du capital financier aurait certes été inconcevable sans la déréglementation monétaire et marchande. Toutefois, elle ne peut également s’imaginer sans la collaboration active des Gouvernements et l’apathie des forces de Gauche, y compris syndicales. A décharge, elle s’est appuyée sur un énorme effort de conditionnement idéologique en amont et au cours du processus de mise en œuvre. C’est surtout à partir de 1993 que la louange de la Bourse - la starmania pour les busnismen et les chômeurs créateurs d’entreprise- s’est développée avec le plus d’emphase. Que n’a-t-on dit, écrit sur la mondialisation heureuse ! Il s’agissait, avec les médias complices, de provoquer une anesthésie collective, susceptible d’émousser les consciences. La réalité dépasse d’ailleurs ces éléments d’appréciation qui, tels quels, peuvent apparaître outranciers. Un seul exemple : aux Etats-Unis, 170 000 personnes sont employées à temps plein par les grandes firmes pour s’occuper des relations avec la presse. Ce marketting de pression sur l’information n’est pas sans conséquence, lorsque l’on sait que ladite presse, déjà largement sous influence, ne dispose dans tout le pays que de 130 000 journalistes reporters … C’est qu’il faut bien euphoriser les conséquences de la mondialisation financière et le creusement des inégalités qu’elle provoque.

 

IV – Les effets de la mondialisation financière

 

Le creusement hyperbolique des inégalités se manifeste par l’accroissement des richesses d’une frange extrêmement étroite de la population mondiale, dont la voracité suscite le déchirement du tissu social où sont implantées les grandes firmes.

Alors même que la planète est de plus en plus riche, les pauvres s’appauvrissent en se multipliant ; les besoins énormes de l’Humanité renvoient à l’inhumanité du système.

L’existence de grands prédateurs internationaux renvoie à l’importance des actifs financiers en circulation, au poids des grandes firmes mondiales ainsi qu’aux possibilités offertes par les paradis fiscaux où les plus values extorquées aux travailleurs côtoient l’argent du crime.

En 10 ans, de 1980 à 1991, les actifs financiers ont triplé ; ils sont passés de 11 000 milliards $ à 35 000 milliards $, qui sont détenus pour l’essentiel, par les transnationales (7) En 1995, les 500 plus grandes firmes mondiales accumulaient 32 000 milliards d’actifs, pour un chiffre d’affaires annuel de 11 400 milliards dont 320 milliards de profits et comptabilisaient en leur sein 35 millions de salariés. Le renforcement du poids des oligopoles et de leurs filiales s’explique par l’accélération de la circulation du capital financier et sa rentabilisation, même si cette dernière semble s’émousser dans la période récente. Entre 1985 et 1998, les flux d’investissements directs à l’étranger ont crû trois fois plus que les échanges réels, et, 90 % d’entre eux ont servi à financer des fusions-acquisitions. Cette accumulation de capital repose sur la rentabilité boursière outrancière (15 % pour les fonds de pension US) au regard de la rentabilité réelle du capital productif. C’est là que les licenciements " boursiers " trouvent leur origine. La course au gigantisme tourne à la catastrophe pour les uns et à la constitution d’oligopoles pour quelques autres. Les exemples ne manquent pas (Renault Wilworde, Lu, Danone et, a contrario, Enron).

Echapper à l’impôt est pour la rentabilité du capital un exercice de style obligé, pour toujours plus accumuler. Les paradis fiscaux, que les grandes puissances ont laissé se développer, servent notamment cette cause. Le blanchiment de l’argent sale qui s’y opère ne semble guère les préoccuper, malgré son caractère alarmant. Selon une étude du FMI, parue en 1996, et restée lettre morte, l’argent du crime qui se reconvertit, représente 500 milliards $, soit 2 % du Produit mondial. Le PNUD (programme des Nations Unies pour le Développement), cet organe de l’ONU, avait déjà, un an auparavant, donné l’alerte. Son analyse globale de l’argent de la corruption, autrement dit de la drogue, de la prostitution, du trafic d’armes … était très révélatrice de l’inhumanité du monde. En 1995, la criminalité financière mondiale représentait 1 500 milliards $. A lui seul le trafic de stupéfiants pesait 400 millions $, soit 8 % des échanges mondiaux alors même que le textile équivaut à 7,6 %, le pétrole plus le gaz à 8,6 %. Les " petits Sarkozy " de la planète ne semblent guère s’en préoccuper ou sinon à la marge, pour leur image de " petit flic ".

Si le monde est de plus en plus riche globalement, les pauvres, contrairement au credo libéral, sont loin d’en profiter. Pour reprendre un mot de Marx " les puissants boivent le sang des vivants dans le crâne des morts ". Qu’on en juge par les estimations choquantes d’experts du PNUD :

    • la planète est 40 fois plus riche qu’en 1900, 4 fois plus qu’en 1980. Evalué en dollars (référence 1975) le produit mondial équivaudrait à 580 milliards $, 25 000 milliards $ en 1995. Mais, si en 1969, 20 % des plus pauvres disposaient de 2,3 % des ressources mondiales, ils n’étaient plus que 1,1 % en 1994.

Cette évolution renvoie aux besoins énormes à satisfaire sans que ceux-ci ne semblent émouvoir nos démocrates qui se parent d’humanisme de façade ou nos socialistes modernes qui se prétendent du côté des peuples :la moitié de la population mondiale, soit 2,3 milliards de personnes n’ont pas accès aux réseaux d’assainissement,

    • 1,3 milliard vivent dans la pauvreté et ne disposent que d’un revenu inférieur à 1 $ par jour
    • 800 millions ne mangent pas à leur faim
    • 1/3 des enfants des pays dits du Sud souffrent de malnutrition
    • 17 millions meurent de maladies infectieuses banales (diarrhées, tuberculose …)
    • 400 millions d’enfants n’ont pas accès à l’école
    • toutes les 7 secondes un enfant de moins de 10 ans meurt de faim

L’on pourrait allonger cette liste macabre, mais au delà du coût humain de la mondialisation, il faut revenir sur sa définition en introduisant quelques données qui ont été omises

 

Pour conclure, quelques éléments caractérisant la période actuelle

 

La mondialisation, c’est d’abord une formidable centralisation du capital financier international dans une période de croissance lente, marquée par une surproduction latente. Le capitalisme est entré dans une phase régressive de dépression/récession. Les taux de croissance chutent : de 4 % en moyenne mondiale en 1960-73, ils sont passés à 2,4 % en 73-80 et à 1,2 % entre 80 et 93. L’investissement productif a, lui aussi, baissé considérablement ; il était de 15 % en 1960, 5 % en 1992. La dérégulation, l’ouverture forcée des marchés (baisse des tarifs douaniers, plans d’ajustement structurels …) ont transformé la concurrence en guerre économique ; l’augmentation du nombre de firmes en difficultés s’est traduite par la croissance d’oligopoles qui pratiquent les fusions-acquisitions-absorptions, diversifient leurs interventions dans les secteurs les plus rentables, y compris dans les services. Cette marchandisation du monde, y compris dans le domaine du vivant, a été rendue possible par l’assujettissement des Etats qui sont devenus des clients serviles du marché et répondent à l’imperium des USA et de la finance. Mais, la valorisation spéculative du capital financier a surtout bénéficié de l’apport des nouvelles technologies. A l’aide des satellites, les places financières sont interconnectées, accélérant et permettant le traitement en temps réel des transactions financières effrénées. " Le soleil ne se couche jamais sur l’empire des marchés financiers ". En 2000, le volume moyen journalier des transactions financières était de 1 300 milliards $.

A tous ces gens qui ont fait et font encore l’apologie du marché, à ceux qui ont assumé au cours de la dernière période des responsabilités étatiques et qui, bien que de Gauche, pensaient trouver le salut dans la mondialisation et ses " contraintes externes ", vis-à-vis desquelles on ne pouvait rien faire, il convient d’adresser la réponse que Michel Beaud (8)formule à deux questions essentielles, à savoir : qu’attendent les spéculateurs des politiques ? Que fait l’Etat ?

" Les grands spéculateurs, les marchés financiers, les transnationales demandent beaucoup (à l’Etat) : des bas salaires, de faibles revenus (pour les salariés), pas ou peu d’impôt (pour eux-mêmes), l’ordre social, des sites d’activités sur un plateau d’argent (primes à " l’aménagement du territoire "), pas d’inflation, une monnaie stable ". Et, d’ajouter : " Mais, comme des truies qui doutent, les Etats attentifs au besoin de la finance, se désintéressent du reste, de leurs enfants et de leur avenir. Ils n’ont plus de projets sinon celui de s’adapter aux règles du marché. Les hommes politiques (pour être réélus) sont contraints de faire rêver suffisamment pour obtenir la majorité mais pas trop, pour ne pas susciter de brutales désillusions ".

L’on est loin des ambitions d’un Condorcet pour qui la Révolution française et les hommes politiques porteurs de l’Esprit des Lumières se devaient d’agir pour :

    • la réduction des inégalités entre nations,
    • le progrès de l’égalité de condition dans un même peuple
    • le réel perfectionnement de l’Homme.

 

 

Gérard Deneux

 

 

Notes :

(1) lire à ce sujet " les Evangélistes du marché " et " Un digne héritier " Keith Dixon – éd. Raisons d’agir

(2) Karl Polanyi " La grande transformation " éd. NRF Gallimard

(3) division et spécialisation des tâches, gestes d’exécution répétitifs, fort encadrement des OS par les petits chefs, organisation qui devait remettre en cause pour partie, mai 1968

(4) voir encadré " la rupture de la conversion du dollar et la spéculation "

(5) voir encadré " dette, dépendance et déforestation en Côte d’Ivoire "

(6) voir encadré " le droit à la famine institué par l’OMC "

(7) une étude plus récente estime que, depuis le début des années 80, les actifs financiers mondiaux ont été multipliés par 5

(8) dans " Le basculement du monde " éd. la Découverte

 

 

Références et bibliographie

  • " OMC, le pouvoir invisible " Agnès Bertrand et Laurence Kalafatides – éd. Fayard
  • " Espaces de la finance " - n° 146-147 Actes de la recherche en sciences sociales
  • " La mondialisation " Collectif – Espaces Marx
  • " Remettre l’OMC à sa place " Attac – éd. Mille et une nuits
  • " Enquête au cœur des multinationales " Attac – éd. Mille et une nuits
  • " Le profit avant l’Homme "  Noam Chomsky – éd. Fayard
  • " Entrée et sortie de crise " Dominique Levy et Gérard Duménis – éd. PUF
  • " Capitalisme, quoi de neuf " Collectif – éd. Syllepse
  • " La mondialisation du capital " François Chesnais – éd. Syros
  • " L’illusion néo-libérale " René Passet – éd. Fayard
  • " Le procès de la mondialisation " Collectif – éd. Fayard
  • " Géopolitique du chaos " Ignacio Ramonet – éd. Gallilée 

La rupture de la conversion du dollar et la spéculation

En 1965, Giscard d’Estaing, convaincu par son conseiller M. Rueff, demande aux USA de convertir les dollars que possède la France en or, et ce, au taux de 35 dollars l’once d’or, comme décidé, lors des accords de Bretton Woods. Les USA réagissent très vertement : " Cette demande est inamicale ". Après de fortes pressions, la France cède le 25 octobre 1966. En 1967, après fortes pressions amicales, la Bundesbank s’engage à ne pas réclamer la conversion en or des dollars qu’elle possède. Ainsi, " le dollar n’est plus aussi bon que l’or ", les accords de Bretton-Woods ont vécu, la décision américaine formelle de non conversion ne sera prise qu’en août 1971, entraînant la rupture déjà consommée entre l’or et le dollar. Dès lors, les taux de change instables permettront la spéculation sur les monnaies, les auro-dollars circulant d’une monnaie à l’autre pour gagner sur le différentiel de taux.

d’après Gérard de Bernis in " La mondialisation " ed. Espaces Marx


Dette, dépendance et déforestation en Côte d’Ivoire

Dans le pré-carré néo-colonial français, l’exemple de la Côte d’Ivoire est peu connu. En 1994, la dette de ce pays explose. Pour la rembourser, les gouvernements se voient contraints d’étendre les monocultures d’exportation (café, cacao, …). Peine perdue, la baisse des cours réduit à néant ces efforts faits au détriment des paysans et des cultures vivrières. Le Gouvernement se tourne vers la vente de bois tropical. Aujourd’hui, ce pays connaît la déforestation la plus élevée du monde. Par rapport à 1940, n’existent plus que 5 % de la couverture forestière…


Le droit à la famine, institué par l’OMC

Dans les accords de Marrakech de 1994, existe une annexe 2, sur l’agriculture qui a fait l’objet de " vives discussions " ( !) entre les USA et l’Europe. Les Etats-Unis ont proposé l’option dite " double zéro ", visant à promouvoir, quoiqu’il arrive, l’exportation. L’article qu’ils ont présenté en ce sens stipulait : " …même en cas de pénuries nationales (c’est-à-dire de famine, pour parler clair), un pays doit satisfaire en priorité l’approvisionnement du marché mondial ". A cette véritable déclaration de guerre à la souveraineté alimentaire, les commissaires européens se sont opposés pour la modifier dans un sens plus euphémisant. Que dit l’article 3 de l’annexe 2, définitivement … accepté ? : " Un pays ne peut favoriser la demande nationale qu’à condition de démontrer ( !) qu’une partie de sa population souffre effectivement ( !) de famine. Il doit payer au prix du marché les marchandises distribuées ".

Ce qui est sous-jacent à une telle décision, c’est non seulement l’interdiction de constituer de stocks pour parer à d’éventuelles pénuries, mais aussi la primauté à l’import-export sur les choix politiques raisonnés, le marché étant nécessairement auto-régulateur. Et pourtant, existent des précédents dramatiques notamment de l’Inde coloniale. 


Les 13 membres du conseil d’administration de Nike ont touché, en 1992, hors stocks options, 5,2 millions $, soit deux fois plus que les 6 500 ouvriers d’une de leurs usines en Corée du Sud.

En 1993, le PDG de Disney a gagné 203 millions $, soit 325 000 fois le salaire annuel d’un ouvrier haïtien travaillant pour un sous-traitant de ce groupe. Certes, il y en a de plus modestes, comme le PDG d’IBM, dont les revenus n’ont atteint en 1995 que 17,8 millions $.


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